Patrick Denaud : le journaliste devenu agent secret

Journaliste et agent secret, un dangereux mélange des genres. Patrick Denaud, caméraman aguerri, plonge dans l'univers des services secrets au début des années 90. Il y collabore jusqu'en 2002 sous couverture de journaliste. Une histoire hors norme.

Patrick Denaud avec le preneur de son Antoine de Maximy en 1983. Ce dernier est aussi connu pour ses reportages dans l'émission "J'irai dormir chez vous", affûblé de sa fameuse chemise rouge.

Patrick Denaud, reporter caméraman et correspondant de guerre pour TF1 et CBS, a passé sa vie de journaliste en quête d'images fortes sur divers terrains de conflits. Avec son partenaire preneur de son, Antoine de Maximy, et armé de sa caméra, il traque les horreurs de la guerre au Liban, en Irak, en Iran et en Afghanistan. Jusqu'à l'écœurement.

Le 17 septembre 1986, Patrick Denaud est de permanence à l'agence parisienne de CBS. Il est appelé pour un "incident signalé comme grave" rue de Rennes dans le sixième arrondissement. Une bombe vient d'exploser à proximité du magasin Tati. L'attentat revendiqué plus tard par le Hezbollah fait 7 morts et 55 blessés. Patrick est un des premiers journalistes sur place. Il filme le chaos en plein Paris.

"Ce carnage avait eu lieu dans un pays en paix, mon pays. Une immense colère m'a saisi."

Il ne supporte plus de n'être que relais de l'information et décide de s'engager. Il envoie sa candidature à la DGSE qui, intéressée par son profil et son expérience des terrains de guerre, lui propose de devenir agent secret. Pendant presque dix ans, il infiltre les milieux islamistes radicaux sous sa couverture de journaliste. Cette vie dissimulée, il la raconte dans Le silence vous gardera, un livre paru en 2013. Rencontre.

La Fabrique de l'info : Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre?

Patrick Denaud : Cette période a été un moment très fort de ma vie mais également empreint de grandes désillusions aussi bien à titre personnel qu'au niveau de mon engagement dans les services secrets. J'ai vécu dans le mensonge, un mensonge obligatoire. Dix ans après mon éviction de la DGSE, j'ai senti un puissant besoin de m'en libérer.

Votre ouvrage révèle certains aspects d'un système intrinsèquement secret, n'avez-vous pas eu peur de pressions émanant de la DGSE?

Non, je n'ai pas eu peur. Je savais parfaitement que les services secrets n'allaient pas du tout apprécier mon livre et j'ai rapidement su que je ne me trompais pas. J'ai reçu quelques attaques du service via Jean-Dominique Merchet, journaliste spécialisé dans les questions militaires et le renseignement, par ailleurs plume médiatique de la DGSE. Notamment dans un article de Marianne dans lequel il chronique mon livre avec des termes...peu élogieux ("On hésite entre le rire et la compassion. Que de naïveté sous cette plume!") et en m'accusant de mettre en danger les journalistes opérant sur terrains de conflit ("désormais, tout reporter entrant en contact avec des milieux "difficiles", comme les islamistes ou les guérillas, pourra être suspecté de travailler pour quelqu'un d'autres que l'employeur qui figure sur sa carte de presse"), accusation fausse selon moi.

Un journaliste, de par ses compétences professionnelles, est-il un bon agent secret?

Tout dépend du domaine dans lequel travaille le journaliste mais un correspondant de guerre a, selon moi, tous les atouts pour être un bon agent secret. On apprend avant tout à adopter des mesures de sécurité qui s'avèrent indispensables dans les deux domaines. Mon expérience des terres de conflits m'a appris énormément, je pense même avoir plus à apprendre à certains agents de la DGSE qu'eux ont à m'apprendre. Quant à la collecte des informations, les méthodes sont similaires: empathie, séduction, confiance…

N'avez-vous pas le sentiment d'avoir, en quelque sorte, trahi votre corporation?

Un peu, effectivement. J'ai été élevé dans le milieu de la presse, je m'y suis construit. J'ai eu parfois le sentiment de trahir ma tribu lorsque je croisais mes collègues. J'ai fait semblant toutes ces années, dès mon engagement avec la DGSE, je ne me considérais plus comme journaliste. Certains m'en veulent aujourd'hui. Vivre dans le mensonge a eu des répercussions dans pas mal de domaines de ma vie et jusque dans ma vie personnelle: ça m'a coûté mon mariage.

La relation avec votre officier traitant, Jacques, est au cœur de votre livre. Comment l'analysez-vous?

Cet homme était un personnage à la John le Carré, le maître du roman d'espionnage, physiquement transparent mais excessivement charismatique. Je me souviens de la première fois où nous nous sommes rencontrés dans ce bistrot. J'ai été très surpris. J'avais comme tout le monde des images fantasmées d'espions à la James Bond. Puis quand il s'est mis à parler, j'ai été captivé par son aura. Je partageais de nombreuses valeurs avec Jacques, pendant toutes ces années, les rencontres avec lui étaient mon sas de retour à la réalité. La seule personne avec qui je n'étais pas dans la clandestinité.

Est-ce, selon vous, une pratique courante de faire appel à des journalistes pour des missions de renseignement?

Quelques journalistes collaborent ponctuellement avec les services de renseignement, particulièrement ceux travaillant en free-lance mais des journalistes ayant été comme moi, sur une durée si longue, agent secret, je ne crois pas qu'il y en ait d'autre.

Avez-vous des regrets?

L'expérience a été très enrichissante, réellement passionnante. Une aventure hors norme que je m'estime privilégié d'avoir pu vivre. Mes seuls regrets concernent les conséquences sur ma vie hors des services et sur la manière dont l'aventure s'est terminée. En 2002, j'ai été envoyé à Peshawar au Pakistan pour enquêter sur les djihadistes et les risques pour les expatriés français. À mon retour, j'ai informé la DGSE de la dangerosité du site et leur ai demandé d'y retourner pour approfondir l'enquête. Ma demande a été refusée. Le 8 mai 2002, onze ressortissants français ont trouvé la mort dans l'attentat de Karachi. J'étais révulsé. Je me suis senti inutile. J'ai montré ma colère au service et leur ai fait part de mes nombreuses interrogations quant à l'utilité de mes missions. J'ai été remercié suite à ça et sans aucune explication. J'en ai gardé longtemps une grande amertume.

 

Propos recueillis par Colin Pradier. En collaboration avec Thibault Seurin