Sénégal: quand le fils du président met à l'épreuve le journalisme d'investigation

Karim Wade, le fils de l'ancien président du Sénégal est soupçonné d'enrichissement illicite. Il comparait à l'automne 2014 devant la justice. Entre le début de l'affaire et la tenue du procès, la presse d'investigation sénégalaise fut au centre d'une série de révélations sur le sujet.Travail d'enquête, sources, pressions et autocensure. État des lieux du journalisme d'investigation au Sénégal par le prisme de l'affaire Wade.

Karim Wade

Karim Wade, fils d'Abdoulaye Wade

 

"Karim est aujourd'hui surnommé Monsieur 15% alors qu'au début de 2007, on l'appelait Monsieur 10%."

C'est ce que souligne l'ambassadrice américaine au Sénégal, Marcia Bernicat, dans un télégramme révélé par Wikileaks. Faisant référence aux supposées commissions qu'il aurait perçues. Dans tout Dakar, durant les deux mandats présidentiels d'hAbdoulaye Wade, les rumeurs sur l'origine de la fortune de son fils vont bon train. En 2000, après l'élection d'Abdoulaye Wade à la présidence du Sénégal, Karim Wade est nommé conseiller auprès de son père. Par la suite, son père le nomme à la tête de l'Agence nationale pour l'organisation de la conférence islamique (ANOCI) avec un budget de 659 millions d'euros. Karim Wade est chargé d'orchestrer le onzième sommet de l'organisation de la conférence islamique. Une partie de la presse sénégalaise pointe du doigt la gestion opaque de l'événement. À l'époque, Macky Sall (aujourd'hui à la tête du pays) avait demandé la création d'un audit sur la gestion de l'ANOCI. Soupçonné de népotisme, Abdoulaye Wade avait donné une fin de non recevoir à l'élu entré en opposition.

"Avec un réseau aussi étendu que celui de Karim Wade et son père, on ne pouvait pas se permettre de tout dire (en tant que journaliste)." Étienne Damome

 

 

Étienne Damome, maître de conférence à l'université Bordeaux 3 et spécialiste des médias apporte son éclairage sur la place du journalisme d'investigation au Sénégal.

L'ascension de Karim Wade est fulgurante. Le 1er mai 2009, il est nommé par son père ministre de la Coopération internationale, de l'Aménagement du territoire, des Transports aériens et des Infrastructures, ce qui lui vaut d'être baptisé, non sans ironie par la presse sénégalaise, le "ministre du Ciel et de la Terre". Après la défaite de son père à l'élection présidentielle de 2012, Karim Wade et d'autres responsables de l'ancien régime sont entendus par la justice. Macky Sall, le nouveau président du Sénégal réactive la Cour de répression de l'enrichissement illicite (Crei) devant laquelle comparaît aujourd'hui le fils Wade. La Crei reproche à Karim Wade d'avoir amassé de façon illégale, une fortune de 1,05 milliard d'euros.

Au sein de la scène médiatique sénégalaise, la presse écrite fait figure de leader dans le domaine de l'investigation. Deux journaux se distinguent: Libération et La Gazette. Ces deux titres ont mené un travail d'enquête sur la fortune de Karim Wade.

"Wade disait sans cesse qu'il n'a pas d'opposant mais une presse qui le combat." Cheick Mbacké Guissé

 

Entretien avec Cheick Mbacké Guissé, directeur de la publication du quotidien d'information générale et d'investigation Libération. Il a enquêté sur l'affaire Karim Wade. Le journaliste est à l'origine d'une série de révélations publiée dans les colonnes de son quotidien.

Une quotidien LibérationUne du quotidien Libération sur Karim Wade

Comment avez vous développé cette affaire?

Effectivement, Libération que je dirige a écrit, sous ma plume, plusieurs articles sur l'affaire Karim Wade. Il faut savoir que l'affaire s'est déroulée en trois parties: l'enquête de la Section Recherches, l'instruction devant la Commission d'instruction de la Cour de répression de l'enrichissement illicite (Crei) et enfin le procès devant la Crei qui est actuellement en cours. Si le procès est public pour les deux premières étapes il fallait trouver les moyens de permettre aux populations de savoir "ce qui se passe". À cet effet, il fallait trouver les bons contacts à différents niveaux. D'abord s'approcher des avocats des mis en cause présumés, ensuite des sources proches de l'enquête mais aussi des juges. Parce qu'un avocat ne va jamais donner des informations qui n'arrangent pas son client. L'avocat vous dira toujours que le dossier de son client est vide. Il est intéressé, ce qui n'est pas le cas des juges ou des enquêteurs qui travaillent à charge et à décharge. Grâce à ce procédé, nous avons pu avoir les minutes des auditions devant les enquêteurs et tout récemment tous les procès-verbaux de l'instruction. Dès cet instant, le journal a été qualifié de partial par les défenseurs de Karim Wade alors que notre seul crime a été d'exploiter les rapports des enquêteurs ou des juges. C'est aussi le fruit à payer lorsqu'on fait de l'investigation. Certains diront toujours que telle ou telle personne est derrière l'information.

 

Dans le traitement médiatique, y a t-il eu un avant et un après défaite d' Abdoulaye Wade?

On peut le dire. Car tout Dakar par exemple était au courant des liens existants entre Karim Wade et l'homme d'affaires Bibo Bourgi poursuivi pour complicité. Mais à l'époque, il était difficile d'avoir des preuves surtout que les rares fonctionnaires qui savaient ce qui se passait étaient aux ordres de Wade, Président et père de Karim. Maintenant que le pouvoir a changé de main, ce sont ces mêmes fonctionnaires qui se mettent à "balancer" comme l'ont démontré les procès-verbaux d'audition de certains directeurs généraux qui étaient sous la tutelle de Karim Wade alors ministre de l'Énergie et des Transports.

 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières (pressions, défaut de source...) sur certains sujets?

Oui mais les sources, il faut les trouver, elles ne viennent pas à vous. Lorsqu'on choisit de faire de l'investigation, il faut s'attendre au pire. Au finish, les menaces deviennent des banalités car quoique vous écrivez, quelqu'un verra toujours une main derrière. C'est presque devenu une règle ici. L'essentiel, c'est d'être quitte avec sa conscience et de publier des informations vraies et vérifiées. En ce moment, les concernés pourront vous traiter de tous les noms d'oiseaux mais ils ne diront jamais que l'information est fausse.

 

Vous arrive t-il de taire des informations, ou au contraire pensez-vous qu'il faille tout dire?

Journalisme d'investigation rime avec responsabilité. Et je l'avoue il m'est arrivé de taire des informations au nom de la sécurité nationale. Je vous donne deux exemples. Il y a de cela quelques années, l'armée qui luttait contre les rebelles en Casamance, dans le Sud du Sénégal, avait des problèmes de munitions. Nous en étions informés. Mais le problème c'est que publier cette information allait mettre en danger nos soldats parce que les rebelles allaient savoir qu'ils avaient quartier libre pour attaquer. Fallait-il publier pareille information? Le patriote que je suis pense que non.

 

Quelles sont les principales difficultés pour l'exercice du journalisme d'investigation au Sénégal?

La difficulté principale est sans doute la rareté des sources même si, comme je le disais, une source, on va vers elle. Mais le problème est qu'une source est toujours intéressée. Il faut savoir "jouer" et éviter d'être manipulé pour servir une cause personnelle.

L'investigation a de beaux jours devant elle au Sénégal et en Afrique en général. Car aujourd'hui, cette forme de journalisme, sans doute la plus noble, permet aux populations de "savoir". D'ailleurs, aujourd'hui, les quotidiens paraissant en Afrique ont adopté systématiquement ce genre journalistique pour deux raisons. D'abord, et c'est aussi important, l'investigation fait vendre. La population aime les scandales révélés au grand jour. Ensuite, tout le monde est d'avis maintenant que les dirigeants se savent surveillés par ceux qui sont prêts à publier au grand jour ce qui s'est passé entre quatre murs. Au Sénégal, le journalisme d'investigation est très actif et l'ancien Président de la République, Abdoulaye Wade, en a fait les frais. D'ailleurs Wade disait sans cesse qu'il n'a pas d'opposants mais une presse qui le combat. Car cette presse ne cessait de mettre à jour ses errements et scandales financiers.

"Pour avoir essayé de faire la part de choses, vous passez auprès de certains pour quelqu'un qui aurait adopté le point de vue de la défense." Medhi Ba

Medhi BaMedhi Ba. Crédit : Youri Lenquete

 

Medhi Ba, journaliste pour Jeune Afrique et correspondant à Dakar, suit l'affaire Karim Wade et a publié plusieurs articles et enquêtes sur le sujet. Interrogé sur le dossier, il évoque les différentes thématiques liées au journalisme d'investigation au Sénégal et à Karim Wade.

 

Traitement de l'affaire par la presse sénégalaise

Les sources

L'investigation, facile dans cette affaire ?

Avant-après défaite à la présidence

L'investigation dans les médias au Sénégal

La presse face au défi posé par l'investigation

 

Eléanor Douet et N'daricaling Loppy