Écoute-moi si tu peux

“L'espionnage gratuit, à portée de tous” selon Yann Saint-Sernin, voilà ce qui nous tend les bras. Le journaliste de Sud-Ouest a réussi très facilement à mettre sur écoute Yves Harté, le directeur de l'information du journal, avec son consentement. Les écoutes ne sont donc plus l’apanage de la NSA, de la CIA ou du MI-6, mais disponibles pour tous, journalistes y compris. Tous écoutés et tous écoutants, alors ? Et les journalistes souffrent-ils, voire même, utilisent-ils ces nouvelles méthodes

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Dans le journal Sud-Ouest du 15 mars 2014, le journaliste Yann Saint-Sernin faisait la brillante démonstration qu’il était devenu très simple d’espionner son mari ou son voisin. Après avoir acheté “un pack complet d’espionnage de téléphone, mode d’emploi compris” pour 150 euros, il mis sur écoute ni plus ni moins que son directeur de l’information, Yves Harté.

“Par simple envoi d'un SMS, préalablement paramétré dans le logiciel, nous avons pu déclencher à distance le micro du dictaphone du téléphone. L'environnement sonore du mobile apparaît ainsi quelques instants plus tard sous forme de fichiers son. Autant dire que la conférence de rédaction du matin, à laquelle participent en général seulement les chefs de service, ou ses conversations à l'intérieur de son bureau n'avaient aucun secret pour nous.”

Un espionnage complet (photo, vidéo, audio, manuscrite), effrayant à plus d’un titre, déployé ici dans un cadre professionnel mais utilisable par tous et partout.

“Car l'explosion de la technologie crée sans cesse des possibilités nouvelles d'intrusion dans la vie d'autrui, poursuit l’article. Ainsi, le système Android, lié à Google Chrome, permet des prouesses: sous nos yeux, et à titre purement expérimental, un journaliste de Sud Ouest, féru de téléphonie, a pu sans difficulté via son smartphone déclencher à distance la webcam de son domicile conjugal!”

L’éclosion progressive des téléphones intelligents, depuis la fin des années 2000, tend à faciliter le travail des nouveaux espions. Et ceux-ci ne sont pas forcément ceux que l’on croit…

“Les articles présentant des alternatives et des techniques pour se rendre anonyme sur Internet ont fleuri après les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA, rappelle Philippe Vion-Dury, journaliste à Rue 89. Une fois son ordinateur protégé, on serait tenté de se sentir enfin en sécurité, alors que nous transportons (presque) tous un mouchard encore plus performant que notre ordinateur: le smartphone.”

L’espionnage devient à la portée de tous, et pléthore de logiciels et d’applications permettent d’espionner son voisin sans risquer de se faire prendre. L’article de Sud-Ouest nous le prouve. Toutefois, si on n’a pas accès à l’appareil ciblé, il faut des compétences supérieures, rappelle Yves Eudes, grand reporter au Monde. Dans le cas d’un mari jaloux, c’est tout à fait possible, mais au-delà, on change d’échelle.”

Des écoutes à grande échelle

La question de l’espionnage des citoyens par les journalistes inquiète tout autant. Une pratique répandue en France? Pas à ma connaissance, selon Yves Eudes. Mais en Angleterre, oui, et News of the World était loin d’être un cas isolé. Le Sun et d’autres tabloïds le font depuis des années.”

En France, on ne badine pas avec ces pratiques. La presse s’offusque (à raison) dès qu’elle apprend qu’un journaliste a été mis sur écoute. Ce fut le cas à plusieurs reprises du journaliste du Monde, Gérard Davet. Mais alors, comment se justifier lorsque les informations d’un article proviennent d’écoutes téléphoniques ? Dernier épisode en date: Thierry Herzog/Nicolas Sarkozy, dans Le Monde.

“On n’a pas mis Herzog sur écoute, ce n’est pas la même chose, se défend Yves Eudes. Et quand on apprend une information d’une source, on a le devoir de le dire. Quand Gérard Davet a été écouté, c’est parce qu’ils voulaient identifier la source qui l’avait mis au courant d’une affaire. Il était donc un intermédiaire qui permettait de remonter jusqu’à elle. Parallèlement, ils étaient toutefois bien contents de savoir ce qu’il faisait et s’il avait l’intention de publier bientôt une enquête.”

“En terme de jurisprudence, une preuve reste une preuve, renchérit Fabrice Arfi, journaliste à Médiapart. C'est pour cette raison qu'une fois que nous avons eu devant nous les enregistrements effectués par le majordome sur sa patronne Liliane Bettencourt, nous n'avons pu faire autrement que de les publier.”

Daniel Soulez Larivière, avocat au barreau de Paris, veut en finir avec ces pratiques.

Il est nécessaire de réformer les écoutes. En commençant par en confier la régulation à une autre autorité que le juge d'instruction. Lorsque celui-ci en ordonne, il est à la fois chasseur et juge, deux activités incompatibles. Un tel maniement de ces armes judiciaires peut être source d'un grave désordre dans la société.”

Earphones

Tous écoutés?

Les écoutes sont strictement encadrées par la loi en France. Notamment, toute écoute d’un avocat doit être signalée à son bâtonnier. C’est ce qui est au centre d’une des affaires reliées à l’ancien président Nicolas Sarkozy, comme l’évoque Emmanuel Fansten pour Libération.

D’après Yves Eudes, qui suit de très près l’actualité internationale sur ces sujets, si les membres actifs de la NSA (National Security Agency - sécurité intérieure américaine) ou de la CIA (Central Intelligence Agency - espionnage américain) se montrent peu disserts sur leurs activités, “les anciens, eux, parlent parfois”. Et ils confirment nos pires peurs. Grâce à ses moyens gigantesques et au fait qu’Internet a été pensé, construit et financé par les USA, “ils sont au cœur du réseau” et peuvent capter à loisir toutes les communications y transitant. De plus, les grandes entreprises du net de communication (Facebook, Google mais aussi pour les professionnels Cisco) sont américaines et donc soumises à ses lois et même aux abus de ces institutions. Rappelons que la NSA a un budget de fonctionement estimé à 10 milliards de dollars en 2013. Avec cela, “les Américains tiennent la main du système” selon Yves Eudes et sont en mesure d’écouter toutes les conversations qu’ils souhaitent. La loi américaine faisant d’ailleurs une distinction claire entre citoyen américain et non-américain, ces derniers n’étant absolument pas protégé légalement. Il est bien sûr impossible pour la cible de se rendre compte qu’elle est écoutée et cela remet en cause le secret de la correspondance privée.

Car même si un axe de défense de la NSA a été d’invoquer qu’ils n’avaient accès qu’aux métadonnées (c’est-à-dire les informations sur le message comme son destinaire, son émetteur, son heure d’envoi et d’arrivée et pas le contenu du message), c’est un axe de défense bien faible. Avoir un accès complet aux métadonnées rend très facilement envisageable un accès au contenu du message également. De plus, toujours selon Yves Eudes, si “la NSA peut écouter des gens importants, il n’est pas possible d’écouter un pays entier”. Sommes-nous alors à l’abri? Non, car toujours selon lui, “les métadonnées, ça leur suffit. A partir d’elles, on peut raconter toute une vie : si tu envoies 25 textos à une fille au cours d’une même journée, et qu’elle t’envoie elle aussi 25 textos, la NSA peut supposer des choses. De même que si elle s’aperçoit que vos téléphones sont côte-à-côte durant toute une nuit... De même que si tu reçois 8 appels de ta banque au cours de la semaine, elle peut supposer que tu es à découvert." Il faut bien penser que plus on en sait sur nous, plus nos faiblesses sont évidentes. Et ça, c’est très problématique pour tous, mais surtout pour des gens qui doivent échapper aux pressions: élus, magistrats, et… journalistes, d’autant plus que la France mais aussi d’autres pays en Europe et ailleurs se dotent également d’un arsenal législatif comparable, avec la montée en puissance de nombreux groupes terroristes de par le monde, privilégiant la sécurité à la vie privée de ses membres.

Ecoutes et secret des sources

Ces écoutes sont-elles une menace pour les journalistes? Ce qui vient directement à l’esprit lorsque l’on pense à l’écoute de journalistes est bien sûr l’affaire des fadettes (pour factures détaillées). Rappelons les faits: à l’été 2010, l’affaire Liliane Bettencourt bat son plein et le Monde diffuse le contenu des propos de Patrice de Maistre, le gestionnaire de forturne de la riche héritière, à la police. Une enquête est alors confiée à la DCRI (Direction générale de la sécurité intérieure) pour remonter jusqu’à la source de cet article rédigé par Gérard Davet. Cette démarche va totalement à l’encontre de la loi du 4 janvier 2010 relative à la protection du secret des sources des journalistes. Si celle-ci reconnaît comme exception la sécurité nationale, il n’en est pas question ici. On voit bien ici le danger de la législation antiterroriste : elle peut être détournée pour remettre en cause la clause la plus sacrée du métier de journaliste : le secret des sources.

À l’étranger aussi, des doutes naissent quant au respect des journalistes dans un contexte internationale se durcissant. On peut citer la détention, à l’aéroport d’Heathrow, du journaliste David Miranda, collaborateur de Glenn Greenwald. Selon le Guardian, toujours en utilisant la législation antiterroriste, les États peuvent faire pression et écouter les journalistes.Or, de part leur métier même, les journalistes peuvent avoir accès à des informations compromettantes pour les États, voir même les organisations en elles-mêmes, telle la NSA. Le cas Snowden est exemplaire : en révélant les secrets de cette organisation, secrets comportant de nombreuses violations des lois, les journalistes sont alors inclus dans le cadre des lois antiterroristes puisque dévoilant les abus d’une organisation luttant contre les terroristes. Si, au niveau de l’individu, il faut prendre le plus de précautions possible (téléphone jetable, boite de courriel utilisée comme “boiîe morte” que deux individus viennent relever sans jamais envoyer le moindre courriel et ne se laissant que des brouillons), la protection des journalistes passent également par un plus strict encadrement des agences gouvernementales d’information, ce qui, toujours selon Yves Eudes, est mis en avant par des politiques aussi bien en Europe - les Allemands étant le fer de lance de cette mouvance tant le souvenir de la STASI (Sécurité d’État de la République Démocratique Allemande) est vif - qu’aux États-Unis, qui fut longtemps le symbole de la liberté… sur écoute à présent.

 

Mathieu Demaure et Damien Gouteux

 

Ce que dit la loi

Sur les écoutes, la loi est pourtant claire. Elles ne peuvent se faire que dans deux cadres, très réglementés. L’un est celui des écoutes administratives dans un cas de sécurité nationale, comme par exemple dans des affaires de terrorisme ou de grand banditisme. Seuls le Premier ministre, et les ministres de la défense, de l’intérieur ou des douanes peuvent le décider, pour une durée de 4 mois renouvelables. Les écoutes en elles-mêmes sont toujours détruites au maximum 10 jours après leur captation, après avoir été au préalable transcrites, c’est-à-dire reproduites sous une forme écrite. Seuls les éléments en rapport avec les affaires d’intérêt public sont transcrits. L’autre forme légale d’écoute, sont les écoutes judiciaires. Mise en branle par un juge dans le cadre d’une enquête, elle n’est possible que si la peine prévue pour le crime ou le délit concerné est égale ou supérieure à deux années de prison. Là aussi, la durée est de 4 mois renouvelables avec transcription seulement des éléments utiles à l’instruction. Un procès verbal est rédigé pour chaque enregistrement, en mentionnant les heures de début et de fin de l’enregistrement. Dans le cas particulier de la mise sur écoute d’un avocat, celle-ci ne peut avoir lieu sans que le bâtonnier en soit informé par le juge d'instruction.