Journalisme et services secrets, les liaisons dangereuses

Le journalisme d'investigation s'évertue a révéler l'information cachée, secrète. Sur son chemin, il croise parfois la route des services secrets. Quels rapports entretiennent deux professions qui – finalement – travaillent la même matière : l'information ? Rencontre avec les journalistes qui évoluent en terrain miné.

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Samedi 11 octobre 2014. Le magazine en ligne The Intercept publie de nouvelles révélations fracassantes sur l’espionnage réalisé par la NSA. L’agence américaine aurait infiltré des agents en Allemagne, Chine, Corée du Sud, voire sur le sol américain, afin de corrompre les réseaux et récupérer des données. C’est le dernier scoop en date, puisé parmi les milliers de documents emportés par le « whistleblower » ("lanceur d'alertes") Edward Snowden en juin 2013.

Ce même été, Le Monde met également au jour le programme d’interception français. La Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) "collecte systématiquement les signaux électromagnétiques émis par les ordinateurs ou les téléphones en France, tout comme les flux entre les Français et l'étranger : la totalité de nos communications sont espionnées". Mais alors, sans lanceur d’alerte en rupture avec son administration, comment enquêter sur l’activité des services secrets français ? Eléments de réponse par Jacques Follorou, co-auteur de l’enquête du Monde.

"Quand on essaye d'aller au-delà du discours officiel, d'apporter un décryptage qui ne soit pas commandé par la communication, on est naturellement conduit à aller chercher des sources dans les lieux qui gardent l'information pour eux".

 

Mais la méfiance des enquêteurs envers le monde du renseignement est grande. "Les services, soit ils vous utilisent, soit ils vous mentent", lâche aujourd’hui Jacques-Marie Bourget, ancien journaliste pour VSD et Paris-Match.

« Je ne vois aucun intérêt à fréquenter ces gens-là. Sauf s'il s'agit de gens à la dérive qui veulent "balancer". Sinon, s'ils vous disent quelque chose, c'est dans l'intérêt du service. Ce qu'ils vous disent peut être vrai ou intéressant, mais vous n'avez aucun moyen de contrôler. C’est difficile de recouper ».

Une investigation (presque) comme les autres

Pour l'ancien directeur du quotidien El Mundo Antonio Rubio, les espions "tentent de cacher les ordures sous le tapis, pour que rien ne change". En 1995, ses enquêtes ont poussé le directeur du CESID (Centro superior de información de la defensa, l'équivalent espagnol de la DGSE) à la démission, ainsi que le vice-président du gouvernement et le ministre de la Défense.

Jacques Follorou, du Monde, évoque le monde du renseignement. Selon lui, il n’a pas le monopole du secret.

 

Certains journalistes ne rechignent pas à entretenir des relations dans les services. C’est notamment le cas de plusieurs spécialistes. Parmi eux, Jean Guisnel a écrit plusieurs ouvrages sur la question. Contacté par La Fabrique de l’Info, celui-ci a refusé d’évoquer publiquement ses méthodes et enquêtes. Il renvoie à son article intitulé "L’eau et le feu : journalisme et services secrets", dans lequel il aborde sa pratique du métier.

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"S’il fallait rechercher à tout prix une spécificité dans le traitement des affaires de renseignement, il serait sans doute judicieux de la chercher dans le décalage entre l’obtention de l’information et sa publication".

Et l’ancien journaliste de Libération de citer l’exemple de l’information sur les interceptions satellitaires de la DGSE et d’un accord franco-allemand dans ce domaine. Neuf années s’écouleront avant sa révélation.

Si l’investigation se pratique en pente raide, certains journalistes peuvent clairement pencher du côté des services (lire à ce sujet notre entretien avec Patrick Denaud). C’est souvent le cas des spécialistes du terrorisme. Véritable cas d’école, le parcours de Roland Jacquard. Ancien journaliste au Canard Enchaîné, il est - jusque dans les années 2000 - l’expert incontournable, présent sur tous les plateaux. Une figure médiatique sujette à caution, qui - d'après plusieurs sources - a entretenu d'importants liens avec la DGSE. Son exemple pose la question de la porosité entre certaines sphères du journalisme et des services. Jean Guisnel rappelle les règles de base :

"Un journaliste ne prend ses instructions professionnelles qu’auprès de sa seule rédaction, n’achète pas ses informations et ne reçoit de rémunération que celle accordée par son organe de presse".

Pour Jacques Follorou du Monde, le renseignement peut très bien être une source d’information.

"Ce sont des gens qui peuvent être très pointus sur certains domaines ou zones méconnues".

 

Au cours de ses enquêtes, le journaliste est amené à se positionner par rapport aux services : fréquentation à éviter ou source comme les autres ?

Services secrets, actions et bavardages

La première des missions des services concerne le renseignement. Collecter des informations recoupées et livrer des analyses au pouvoir politique. Et pour cela, la DGSE dispose d’antennes partout sur le globe.

"En Irak en 1991, j'ai été surpris de voir une voiture de l'ambassade française à la frontière de la Jordanie » raconte Jacques-Marie Bourget. "Puis ça a commencé : "qu'est ce que vous avez vu ?" On m'a montré des photos de missiles : c'était des gens des services qui venaient s'informer".

Mais au-delà de la recherche d’informations, les services peuvent également agir. Comme en juillet 1985, à Auckland.

Sur ordre politique, les services secrets extérieurs français (DGSE) font sauter le Rainbow Warrior. Le navire amiral de Greenpeace s’apprêtait à manifester contre les essais nucléaires dans le Pacifique. Un militant écologiste périt et deux agents français sont arrêtés par la police néo-zélandaise. C’est le début d’un scandale qui va agiter jusqu’au sommet de l’État français. Les journalistes s’emparent de l’affaire et tentent d’en savoir plus sur le déroulement de l’opération. "La France n’est pas responsable", c’est la ligne défendue par le ministère de la Défense (dont dépend la DGSE) et le gouvernement.

Mais dans les milieux du Service Action, qui a mené l’opération, certains éléments s’agitent. À l’époque, le journaliste Jacques-Marie Bourget rencontre une de ses sources, un commando rompu aux opérations spéciales.

"À un moment il s’en va téléphoner, je le sens toujours aussi mal. Il avait un porte-documents, je l’ouvre et y trouve un passeport avec un faux nom, un tampon « Auckland » et sa photo avec les cheveux teints1."

Il comprend qu’il a participé à l’opération.

La police néo-zélandaise enquête avec le concours de ses homologues français, multipliant les canaux d’informations. En septembre 1985 Edwy Plenel et Bertrand Le Gendre, deux jeunes journalistes du Monde, avancent qu’une "troisième équipe" a fait sauter le navire. Forçant le pouvoir politique à reconnaître l’implication de la France. «Quand je dis qu’il faut "sourcer" ce n’est pas au niveau du renseignement» précise Edwy Plenel.

"C’est un milieu fait pour mentir et garder les choses secrètes. Donc il faut recouper l’information par d’autres univers qui, au cœur de l’État, le savent2."

Plusieurs membres et anciens de la DGSE seront arrêtés et mis au rebus. Accusés d’avoir informé des journalistes.

 

Thibault Seurin et Colin Pradier

Crédits: Photos sous licence Creative Commons par Max Sat et Jody Sticca

 

1. et 2. - Entretiens avec Thibault Seurin le 22/11/11 et le 16/05/12.