L'Éléphant Déchaîné: tentatives d'investigations en Côte d'Ivoire

Devanture d'un vendeur de journaux. Devant la "titrologie", les Ivoiriens aiment se réunir pour commenter l'actualité. Crédits: Eléonore Sens
Devanture d'un vendeur de journaux. Devant la "titrologie", les Ivoiriens aiment se réunir pour commenter l'actualité.

 

"C'est extrêmement dangereux, nous sommes pratiquement au quotidien menacés de mort, menacés d'enlèvement. On reçoit des mails, souvent très précis, sur notre vie, sur nos enfants. Donc, le contexte n'est pas très favorable à ce genre de journalisme."

C'est le constat que fait Assalé Tiémoko, journaliste et rédacteur en chef de l’Éléphant Déchaîné. Il faut faire du métier un sacerdoce pour entrer dans l'unique journal d'investigation en Côte d'Ivoire, 101e pays sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières en 2014.

Le 28 octobre 2011, près de cinq mois après la crise post-électorale, qui a vu s'affronter les pro-Gbagbo et les pro-Ouatarra, le journaliste tente de faire émerger un OVNI dans la presse ivoirienne. Son défi? Créer un journal indépendant, satirique et d'investigation. "Proche ni de celui-ci… Ni de celui-là", voilà le leitmotiv de L'Éléphant Déchaîné. En 2007, Assalé Tiémoko est en prison, il découvre l'existence du Canard Enchaîné grâce à un journaliste français. L'hebdomadaire le séduit. Le changement de pouvoir en 2011 lui offre une opportunité. Alors qu'il travaillait pour un journal d'opposition pro-Ouatarra, Le Nouveau Réveil, l'arrivée à la présidence de celui-ci lui donne envie de se lancer dans une expérience de journalisme d'enquête, non politisé. Courageux, dans un pays où l'investigation peut mener à la mort alors qu'il est la cible quotidienne de menaces et de tentatives de corruption. Aujourd'hui, le bi-hebdomadaire emploie 8 journalistes, dont 5 femmes. Non sans difficultés.

Assalé Tiémoko répond aux questions de La Fabrique de l'Info :

 

Presse politique et indépendance

En 2013, L'Éléphant Déchaîné révèle l'affaire des scanners acquis pour le port d'Abidjan. Alors que le marché aurait dû être conclu après un appel d'offre, celui-ci a été négocié de gré à gré. Mais le journal ne critique pas que le pouvoir en place de Ouatarra. Dans ses pages, il dénonçait les centaines de milliards de francs CFA détournés dans la filière café-cacao par le régime de Laurent Gbagbo. Une tentative d'impartialité importante en Côte d'Ivoire. Etienne Damome est maître de conférence spécialiste des médias en Afrique:

"En Côte d'Ivoire, la presse prend position pour ou contre un camp. Et pour faire du journalisme d'investigation, il faut être un journaliste neutre, en général freelance, ou alors un journal libre qui ne s'affilie pas soit au parti au pouvoir, soit au parti d'opposition. Le journalisme d'investigation peut servir négativement dans la mesure où la presse est fortement politisée."

Dans un pays où la presse a excité les tensions sur fond ethnique, la question est sensible. Pendant la crise post-électorale, l'ONU avait même créé une radio pour éviter que le conflit ne vire à une situation similaire au Rwanda. Chaque camp instrumentalise les informations qu'il détient :

"Étant partisanes, les enquêtes mènent à établir des faits qui peuvent nuire à l'ennemi plutôt qu'à rétablir la vérité."

D'autant plus que les journaux sont souvent financés par les hommes politiques eux-mêmes.

 

Etienne Damome parle de l'investigation au Sénégal from ijba

Pour autant, même pour un journal indépendant, il est difficile de se placer au dessus de la mêlée. Car il faut bien manger. Assalé Tiémoko tient à l'indépendance de son journal qu'il a financé lui-même au lancement. Aujourd'hui il prétend vivre uniquement de ses ventes. Alors que les autres journaux se vendent 300 francs CFA (50 centimes d'euros), L'Eléphant, coûte la coquette somme de 500 francs CFA. Le bi-hebdomadaire se vend entre 5 000 et 10 000 exemplaires. Un chiffre honorable en Côte d'Ivoire. Alain Kiyindou, professeur spécialiste des médias africains à l'université Bordeaux Montaigne, a lui même créé un journal en Côte d'Ivoire dans les années 1990. Il connaît bien le problème du financement:

"C'est très difficile de survivre dans ces conditions là parce qu'on a l'appui de personne, on a juste l'appui du peuple. Mais dans un contexte d'analphabétisme, où la presse ne se vend pas très bien, on a du mal a perdurer."

Le journal d'Alain Kiyindou avait lui-même fini par couler.

Les journalistes complètent comme ils peuvent leurs maigres salaires… Quand ils partent en reportage, leurs sources les rémunèrent presque systématiquement. Officiellement, pour « le transport ». Ce sont les per diem.

"Les journalistes ne se contentent pas de leurs salaires, ils ont besoin d'être payés. Quand ils font leur travail, c'est comme s'ils vous rendaient un service. Ça biaise le fonctionnement du journalisme. Des événements importants vont passer au second plan", commente Alain Kiyindou.

De l'aide financière à la corruption, il n'y a qu'un pas. Assalé Tiémoko explique avoir lui-même reçu de nombreuses propositions pour le corrompre. Jusque de la part du Syndicat des Journalistes de Côte d'Ivoire. Il reste alors la publicité pour vivre indépendamment. Mais là encore les puissants viennent mettre leur grain de sel rappelle Alain Kiyindou:

"Dans un pays où l'économie est complètement organisée, contrôlée, par le gouvernement, il est difficile de vivre de la publicité en étant en opposition."

Car si L'Eléphant Déchaîné n'a pas de publicité, ce n'est pas par choix, mais bien parce que personne ne veut y mettre ses annonces. Peut-on réellement croire à un développement sur le long terme de ce journal satirique? Alain Kiyindou est assez pessimiste sur la question. Et pourtant il le reconnaît:

"Sur le plan de la pratique journalistique, je pense que c'est un pas en avant qu'on voit là."

 

Éléonore Sens

Crédits: Eléonore Sens

 

Perspective

Pendant 10 ans, la Côte d'Ivoire s'est retrouvée scindée en deux camps : d'un côté, les pro-Gbagbo au pouvoir, de l'autre, les pro-Ouatarra. Les deux partis se sont affrontés violemment jusqu'en 2011, lors de la crise post-électorale qui a fait, selon les chiffres officiels, plus de 3000 morts. En résulte un paysage médiatique d'opinion entièrement bipolarisé : la presse bleue et la presse verte. Chacun étant affidé à un camp, voire à une personnalité politique. Les journalistes sont régulièrement la cible de tentative de corruption voire de menaces. Il y a un an, le journaliste Désiré Oué, partisan de l'ancien président Laurent Gbagbo était retrouvé assassiné à son domicile. Voilà qui révèle des tensions toujours existantes.

 

Les grandes affaires de l'Éléphant

Affaire du traitement des déchets. Le 20 octobre 2011, le ministère de la Salubrité Publique lance un appel d'offre international aux entreprises pour la gestion des déchets d'Abidjan : de la collecte au traitement. Un marché très lucratif. Le 23 janvier 2012, c'est la société Satarem-Greensol qui obtient le contrat. Mais, surprise, l'association d'entreprises n'avait pas obtenue la moyenne minimale exigée pour remporter ce contrat. L’Éléphant creuse l'affaire. La Satarem est une entreprise française, créée en 1992. Mais son associée, Greensol, a été créée le… 23 novembre 2011. Soit un mois après l'appel d'offre. Les journalistes découvrent rapidement qu'il n'y a pas de locaux à l'adresse légale de l'entreprise et que la Société Ivoirienne des Télécoms n'a pas de numéro à leur nom. Surprenante coïncidence? Greensol a été créée par un certain Salif Bigtogo, qui n'est autre que le frère aîné du ministre de l'Intégration ivoirienne de l'époque.

Le patrimoine de Charles Koffi Dibby. Alors Ministre de l'Economie et des Finances, Charles Koffi Diby se veut fer de lance contre la corruption. Sauf que, L'Éléphant rôde et découvre que le patrimoine du ministre n'est pas limpide. Il détient de nombreuses entreprises… qui obtiennent souvent des appels d'offre publics dans le pays! Discret, le ministre utilise des prête-noms pour ses entreprises : sa femme, sa nièce, son cousin, son frère… L'affaire créé des remous. Charles Koffi Déby n'est aujourd'hui plus à la tête du ministère de l'Économie… Mais ministre des Affaires Étrangères!