Face aux lobbies: comment les journalistes déjouent «la fabrication du doute»

Biberons

Bisphénol A : rarement un polluant n’a été si présent dans notre environnement. Les industriels en raffolent… mais sa toxicité semble avérée et ses fabricants n’ont pas l’intention de le laisser interdire. Des journalistes et des écrivains ont enquêté sur ce produit qui disent-ils "nous intoxique". Décryptage.

 

stephane foucart

 

Le journaliste du quotidien Le Monde, Stéphane Foucart a investigué sur la nocivité du bisphénol A(voir notre encadré : "l'affaire du Bisphénol A, c'est quoi déjà?").

Selon lui c'est une substance toxique présente dans beaucoup d’objets en plastique de notre quotidien, "plusieurs centaines de molécules de synthèse en circulation contiennent du Bisphénol A, dans les matériaux d'emballage, les pesticides, les cosmétiques et de nombreux produits d'usage courant".

 

 

horel

Stephane Horel est journaliste indépendante elle a enquêté sur la lutte d’influence que les lobbies industriels mènent contre l’interdiction bisphénol A.

Elle met en lumière les pratiques des groupes de pression à Bruxelles pour qui "les bénéfices apportés par le produit l’emportent sur les risques pour la santé" L’avenir du journalisme d’investigation sur des sujets sanitaires? Pour Stephane Horel, "il faut enquêter à Bruxelles, pour ça je pense créer un site d’investigation européen".

 

 

"Enquêter c’est dévoiler les conflits d’intérêt"

Les journalistes interrogés condamnent les relations entre l’industrie et les scientifiques. "Conflit d’intérêt" pour Stéphane Foucart dans le cas du Bisphénol où "trop de scientifiques sont proches des industries chimiques".

Fabrice Nicolino parle lui de "trucages et d’un manque de contrôle" sur les produits chimiques. Il regrette "l’instrumentalisation scientifique de l’industrie". Dans son dernier livre, Un empoisonnement universel. Comment les produits chimiques ont envahi la planète, Fabrice Nicolino décrit une "contamination chimique généralisée" et n’hésite pas à critiquer la "toute puissance de l’industrie".

 

 

Des liens opaques entre scientifiques et l’industrie

Le travail d’investigation de Stéphane Horel met en lumière un cas précis de conflit d’intérêt dans l’affaire du Bisphénol A. Elle révèle qu’au "moment où la Commission européenne est engagée dans l’élaboration d’une stratégie pour réglementer les perturbateurs endocriniens" , 8 des 18 experts du groupe censé arbitrer la dangerosité présumée du bisphénol A, avaient des relations avec l’industrie chimique.

Etaient-ils payés directement par les laboratoires ? "Non" répond la journaliste indépendante "c’est plus subtil que ça". C’est leurs liens de travail avec l’industrie qui posent problème. Le financement de leurs recherches aussi et les liens entre les laboratoires et les universités dans lesquelles ils enseignent.

 

"Une manière normale de procéder" lui aurait répondu un universitaire interrogé par la journaliste. "On ne peut plus faire de recherche si l’on ne va pas chercher de l’argent toutes sources confondues", lui rétorque-t-on encore.

Des conflits d’intérêt à peine voilés selon un militant d’une association spécialisée dans l’influence des lobbys. Interrogé dans le documentaire de Stéphane Horel sur le Bisphénol A, il indique l’ambition de l’industrie qui "attaque régulièrement en justice les scientifiques qui leur sont hostiles". Une méthode utilisée, selon plusieurs journalistes par l’industrie du tabac depuis cinquante ans et qui se poursuit dans le cas du Bisphénol A.

 

"Il faut déjouer la manufacture du doute"

"La manufacture du doute" c’est l’expression utilisée par Stéphane Horel. Pour elle, l’objectif est de lutter contre la stratégie mise en place par les industriels pour créer le doute dans l’esprit public quant à la dangerosité de la substance.

"Le Bisphénol est dangereux pour la santé" : une certitude pour les journalistes d’après la plupart des articles écrits dans la presse généraliste. Pourtant, l’industrie tente d’atténuer ce sentiment. Pour ça, nous dit le journaliste du Monde Stéphane Foucart, l’industrie "sponsorise la science" et "s'arrange avec les protocoles scientifiques", qui sont les fondements pour les rapports officiels de l’Efsa et de l’ANSM, les deux agences officielles de protections des aliments, de la santé et du médicament.

Cette manipulation, Stéphane Foucart l’appelle la "fabrication du doute". Une stratégie qui permet selon lui "aux industries de gagner du temps".

 

Se plonger dans les sources

Ne pas hésiter à détricoter "les études officielles", c’est pour le journaliste santé du Monde, la meilleure manière d’enquêter et de "pouvoir remettre en question" les rapports officiels produits par les agences.

Selon Stéphane Foucart, une étude scientifique n’a de chance d’être sélectionnée dans les rapports officiels que si elle "suit un protocole très précis dit de bonnes pratiques". C’est donc un grand nombre d’avis scientifique de "qualité certes" mais "indépendants" qui passent à la trappe.

"Se plonger dans les rapports des agences, comp rendre à partir de quels tests ont été faites les études scientifiques, c’est l’unique moyen de mettre en évidence l’écart entre ce que dit réellement la littérature scientifique et ce que prétendent les agences", indique encore Stéphane Foucart.

Un hiatus entre scientifiques et agences que conteste malgré tout Catherine Geslain-Lanéelle la directrice de l’Efsa (agence européenne de sécurité des aliments). Dans les colonnes du Monde, elle se défend de tout conflit d’intérêt entre son agence et l’industrie .

 

 

 

 

Clément Guerre

Crédit: IJBA


L’affaire du Bisphénol A, c’est quoi déjà ?

Le point de départ : En 2008, un regroupement d’organisations environnementales américaines publie un rapport disant qu’une substance toxique – le bisphénol A – libérée par le plastique, contamine le lait et contamine les enfants.

Où trouve t-on le Bisphénol A? La substance dite "BPA" entre dans la composition de certains plastiques durs et transparents pour leur apporter plus de résistance. Problème, le BPA a tendance à migrer dans la nourriture et donc à nous contaminer.

Quelles sont les conséquences? Cette substance est susceptible de modifier notre équilibre hormonal et peut provoquer un grand nombre d’effets très dangereux: tumeurs des glandes mammaires, cancers de la prostate, puberté précoce, fausses couches, anomalies des spermatozoïdes, diabète, altérations du système immunitaire, troubles du comportement, aberrations chromosomiques. Le BPA est alors classé comme perturbateur endocrinien.