Journalistes et ONG au cœur de l'enquête

Le journalisme d'investigation sur les multinationales est confronté à de nombreux défis à l'heure d'une économie mondialisée dans lequel les flux financiers circulent aux quatre coins de la planète. Le conflit qui oppose les habitants de Santa-Cruz de Barillas dans le nord du Guatemala à une entreprise espagnole d'hydro-électricité est emblématique de ces nouvelles évolutions.

Nous sommes au nord du Guatemala, dans la localité de Santa Cruz de Barillas située en pleine jungle. Depuis 2007, un projet de barrage destiné à l'hydroélectricité a transformé en calvaire le quotidien des 110 000 habitants de la zone située à la frontière du Chiapas (Mexique). Enlèvements, séquestrations, assassinats ont été dénoncés dès 2012 dans un rapport de l'ONG (Organisation non gouvernementale) Oxfam. Andrés Francisco Miguel, chef communautaire à Santa Cruz de Barillas est assassiné en mai 2012. Son crime? Avoir protesté contre un projet de barrage sur leur territoire.

Le projet de barrage est mené par une entreprise espagnole, Hidralia energia, via sa filiale en Amérique centrale baptisée Hidro Santa Cruz. La filiale a ouvert sa première antenne au Guatemala en septembre 2008 afin de mener à bien ses multiples projets dans le domaine de l'hydroélectricité en Amérique centrale.

La législation au Guatemala impose que les entreprises consultent les peuples autochtones au sujet de l'exploitation ou de l'utilisation des ressources naturelles situées sur leur territoire. Pourtant, dès 2007, la consultation communautaire dans laquelle ont voté 46 490 personnes a rejeté avec une majorité écrasante les projets. 46 481 personnes ont voté contre les deux projets de barrages d'hydroélectricité sur leur territoire.

Ces consultations communautaires sont reconnues par la convention 169 de l'OIT ratifiée par le Guatemala en 1996. Cette convention stipule que "les peuples concernés devront avoir le droit de définir leurs propres priorités en ce qui concerne le processus de développement, dans la mesure ou cela affecte leurs vies, croyances, institutions et bien-être spirituel et le territoire qu'ils occupent".

Mais ce rejet par la voie de la consultation communautaire n'a pas été respecté par Hidro Santa Cruz, filiale de l'espagnole Hidralia energia. Contacté par téléphone, le porte-parole de l'entreprise, Enrique de Léon, assure avec mépris :

"Ces consultations n'intéressent personne. Aujourd'hui, nous ne sommes accusés par aucun tribunal ici au Guatemala."

Selon Manuel Chaparro, professeur à l'Université de Malaga et expert du journalisme communautaire en Amérique latine : "plusieurs journalistes issus des médias communautaires ont été maltraités et ont reçu des menaces allant parfois jusqu'à des agressions physiques". Il est difficile et dangereux de mener des investigations pour les journalistes locaux trop exposés. Nous avons tenté de contacter des journalistes sur place, aucun n'a souhaité s'exprimer.

Accusé par aucun tribunal au Guatemala, l'entreprise disposerait-elle de relais dans des sphères politiques, médiatiques, juridiques? Les violations de droits humains de la part de l'entreprise Hidro Santa Cruz sont nombreuses. Oxfam accuse l'entreprise de séquestrations, d'au moins deux assassinats mais également d'avoir engagé des tueurs à gages ainsi que des paramilitaires afin de semer la terreur dans la population.

Contacté par La Fabrique de l'info, Micaela Antonio Gonzalez, militante du mouvement de la société civile de Santa Cruz de Barillas assure :

"Le 7 avril 2013, j'ai été attaquée sur le chemin de chez moi après une manifestation contre le projet. Un homme m'a attrapé la main pendant qu'un autre me pointait son pistolet dans le cou en me disant 'la prochaine fois, on va te tuer'".

Pour enquêter sur les violations de droits fondamentaux de la part des entreprises multinationales, le journaliste d'investigation peut travailler avec des rapports réalisés par des ONG. Les ONG sont une source majeure pour le journaliste. Il doit cependant produire une valeur ajoutée qui consiste notamment à contacter les chefs d'entreprises, obtenir des témoignages de personnes sur le terrain.

Les moyens des organes de presse deviennent de plus en plus limités. Les grandes ONG disposent de moyens importants qui leur permettent de réaliser des investigations en profondeur. Le journaliste et les ONG peuvent donc travailler main dans la main pour réaliser des investigations comme l'explique ce rapport :

"En 2010, le congrès du GIJN (Global Investigative Journalism Network), qui s’est tenu à Genève, fut marqué par de nombreuses conférences sur les business models susceptibles de soutenir le journalisme d’investigation, quel que soit le niveau d’investissement des grands médias. Dans un métier où il est de bon ton de mépriser l’argent, c’était une innovation bienvenue.

Pour la première fois en 2010, à Genève deux ONG connues pour leurs enquêtes, Greenpeace et Human Rights Watch, donnèrent une conférence sur leurs méthodes. Le GIJN prit acte du fait que, tandis que l’industrie des actualités voyait ses capacités diminuer, d’autres acteurs apparaissaient comme 'chiens de garde', non seulement en qualité de suppléants des médias, mais comme de vrais partenaires."

MD