Nestlé : le géant qui murmure

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"Un Empire en Afrique", "Un Empire dans mon assiette", "Nestlé, le business de l’eau en bouteille" ou "Les Alimenteurs" sont autant de documentaires télévisés qui fouillent les intentions du premier groupe agroalimentaire au monde Nestlé. Comment ces journalistes enquêtent-ils sur les multinationales de l’agroalimentaire? Nestlé répond-il aux demandes des journalistes?

 

"Nestlé a saisi le CSA", nous apprend Judith Rueff, réalisatrice et journaliste du web-documentaire "Un Empire dans mon assiette".

"C'est une façon de répliquer (à son web-documentaire, NDLR). Je pense que ça ne donnera rien, mais c'est tout frais. Ils disent que le traitement ne montre pas suffisamment le point de vue de Nestlé et qu'il est trop critique. France Télévisions va leur répondre qu'ils n'ont pas répondu pendant l'enquête. Sur certains sujets, on avait décidé de les traiter autrement, avec des experts. Un des films porte sur une ancienne salariée de Nestlé. Ils ont refusé de s'exprimer (en dehors de mails, NDLR) alors qu'ils pouvaient donner leur point de vue".

Nestlé, bouc-émissaire des journalistes? Pas vraiment. "L'idée est en fait de s'intéresser à Nestlé comme numéro un mondial. Il représente toute l'industrie", explique Judith Rueff. "Dans certains sujets comme le lait pour bébé, on voit aussi apparaître Danone", complète la journaliste. Sur l'eau outre Nestlé, il y a également Coca-Cola ou Pepsi.

Nestlé France fait une distinction entre les médias. "Il y a plusieurs 'types de presses'", pour Valérie Berrebi de la communication de Nestlé France. "La presse économique, celle qui nous connaît et qui nous suit au quotidien, a une approche différente", avec notamment, "une vision sur le long terme" et la connaissance "des particularités de la politique des uns et des autres". Et le groupe n'hésite pas à répondre aux journalistes sur "des questions précises" . Mais elle comprend que "chaque type de presse a une approche un petit peu différente par nature".

Le point de départ pour les journalistes Judith Rueff ("Un Empire en Afrique" (2014) et "Un Empire dans mon assiette" (2014)) et Stéphane Horel ("Les Alimenteurs" (2012)) est une "curiosité non assouvie".

"Je voulais filmer dans une usine de fabrication de céréales. C'est le plus grand mystère au monde… Comment est fabriqué notre alimentation? Ca laisse place à l'imagination. Je voulais montrer cette malbouffe transformée", remarque la journaliste indépendante Stéphane Horel. "C'était toujours non. Ils avaient des prétextes sur les conditions d'hygiène, sur le ralentissement de la production… Un premier contact sympathique!"

Les réponses, pour "Les Alimenteurs" sont identiques auprès de l'Association Nationale de l'Industrie Agroalimentaire (ANIA), le lobby français. Les portes restent closes. Il est à noter que les membres de l'ANIA ne sont pas nommés sur le site internet de l'organisation.

"C'était oui, puis non, puis oui, puis non… Je suis allée jusqu'à envoyer une lettre avec accusé de réception pour formaliser que l'on avait bien fait les demandes".

Pour Judith Rueff, cela commence au début des années 2000 par "un goût amer". "Lorsque j'étais correspondante de Libération à Abdijan (Côte d'Ivoire), j'avais voulu faire un article sur la marque Maggi (filiale de Nestlé, NDLR). Ces bouillons sont extrêmement présents en Afrique de l'ouest".

Elle demande des informations à la filiale ivoirienne qui la renvoie au siège suisse de Nestlé à Vevey. Ce dernier ne donne pas suite. Un plan de "non" communication de l'entreprise?

"C'est la stratégie de ce genre d'entreprises. Ils ne refusent pas franchement, mais ils ne donnent pas de réponses ou font durer. En règle générale, leur politique est de ne pas répondre aux journalistes", explique-t-elle.

En 2013, Judith Rueff s'intéresse à nouveau à Nestlé au travers de la société de lait en conserve Codilait. L'entreprise Codilait est la concurrente locale au début des années 2000 de Nestlé au Cameroun.

"Je savais que Nestlé n'était pas une entreprise très ouverte aux journalistes. Il peut y avoir plusieurs stratégies. On peut être très direct ou un peu moins. J'ai décidé de demander une autorisation au Musée de l'alimentation en Suisse qui appartient à Nestlé. Je voulais tourner des images. Je trouvais intéressant de savoir comment Nestlé présentait l'histoire de l'alimentation. Et cela sans donner plus de détails sur mon projet. Ils étaient sans doute méfiants et je n'ai pas pu filmer. J'ai demandé une autorisation pour interviewer le directeur de l'usine de Doualla et filmer des images à l'intérieur de l'usine. Pareil, sans donner trop de détails sur le projet, mais en disant que je m'intéressais à ça et que je faisais un documentaire en lien avec l'industrie agroalimentaire dans cette région. On m'a refusé l'autorisation."

Judith Rueff précise cela, car selon les habitants du quartier industriel que l'on peut entendre dans le documentaire, "les eaux usées de l'usine (de Nestlé à Doualla, NDLR) arriveraient directement au pied des habitations". Il s'agissait pour elle d'avoir le point de vue de l'industriel.

"Il y a toujours une négociation où on vous demande des détails sur ce que vous voulez faire et ils finissent par dire non."

D'autres stratégies existent pour avoir des informations comme l'explique Judith Rueff.

"J'ai demandé au siège de Nestlé une rencontre hors caméra, au moins pour discuter. Vu que c'était des refus systématiques, je voulais au moins avoir un contact avec eux. Ils m'ont reçu hors caméra. J'ai parlé de l'affaire avec Codilait (une procédure judiciaire est en cours, le dernier jugement devrait être donné fin 2014 ou début 2015, NDLR). Ils m'ont dit que ce n'était pas intéressant et que je ne pourrais pas avoir d'interview. Cependant, ils acceptaient de répondre à des questions précises par mail. D'où l'échange avec l'attaché de presse, par mail, puis par téléphone que l'on voit dans le film. Ce sont les seules informations que je suis arrivée à avoir de leur côté."

La réalisatrice d'"Un Empire en Afrique" souhaitait a minima avoir un représentant de la société, "au moins un juriste". Elle apprend par hasard que le président de Nestlé, l'Autrichien Peter Brabeck, était invité à débattre (voir le débat, en allemand) pour un magazine suisse avec le sociologue Jean Ziegler, qui est interviewé dans le film.

"Le rédacteur-en-chef de la revue m'a dit de venir et qu'il n'y avait pas de problèmes et que je pouvais poser une question, mais pas plus. Ce n'était pas une conférence de presse. Ca m'a permis de poser une question à M. Brabeck."

Peter Brabeck répond avec un exemple sur une usine de lait en Afrique, le cas traité par Judith Rueff dans le cadre de son documentaire.

"Ca tombe très bien. Mais j'ai pensé qu'il ne répondait pas à la question. Il est complètement déconnecté de la réalité en disant que Nestlé crée du travail dans ces pays-là (les habitants autour de l'usine de Doualla affirment qu'aucun habitant n'a été employé par Nestlé, NDLR). Il fait une réponse très générale. A vrai dire, je n'attendais pas de réponse. C'était plus pour voir sa réaction".

Il s'agit avant tout pour les journalistes de montrer qu'ils ont tout mis en œuvre pour permettre à l'entité mise en cause, par les intervenants qu'ils interviewent de s'exprimer. "La non réponse est déjà une information en soi, dans le sens que la meilleure façon pour eux de faire, c'est de ne pas répondre", indique Judith Rueff.

Contraintes techniques, que Nestlé France nous rappelle. "On ne peut pas visiter une usine comme ça. Il y a des contrôles d'hygiènes, de sécurité. Des usines sont particulièrement sensibles, notamment les usines où il y a des produits à base de viande ou de nutrition infantile. La sécurité reste pour nous une priorité", insiste à plusieurs reprises Valérie Berrebi, responsable de la communication de la filiale française du groupe suisse. "Il y a aussi la confidentialité par rapport au procès de fabrication, c'est les aspects du business, il y a des concurrents". Valérie Berrebi détaille pour La Fabrique de l'info les mesures d'hygiènes dans les usines de fabrication du groupe: "Vous passez dans des sas. Vous êtes obligés de mettre des charlottes. Vous passez les pieds et les mains dans des espèces de rouleaux. On ne vous laisse pas avoir ni montre, ni collier. C'est drastique."

Le discours de refus de visite semble bien rodé. "Est-ce-que l'aspect visuel apporte nécessairement quelque chose? Ce qui compte c'est de pouvoir répondre aux questions de fond des gens. Il faut bien comprendre qu'une usine, ce n'est pas un lieu de tournage mais un lieu de fabrication".

Afin de promouvoir ses marques, le groupe Nestlé a ouvert son usine de fabrication de flocon de pomme de terre Mousline de la marque Maggi (filiale de Nestlé), qui se situe à Rossière-en-Santerres. "La sensibilité de cette usine n'est pas la même qu'une qui fabrique de la viande", explique la responsable. L'ancien ministre délégué à l'alimentation, Guillaume Garrot a visité l'usine Mousline en novembre 2013, accompagné par la presse. Pour Nestlé, il s'agit d'"un invité de marque pour les 50 ans de Mousline". Des instructions de l'ex-ministre étaient données à la presse concernant la "sécurité et l'hygiène. Les étapes 'fabrication' et 'conditionnement' sont limitées à un nombre restreint de journalistes, et les pointures de chaussure devront être communiquées à l’avance".

Le groupe Nestlé France confirme que "parfois, l'utilité de la réponse est très faible. Parfois, il arrive que le reportage soit en phase finale ou avancée. On cherche l'industriel. On est contacté comme Nestlé, l'industriel prédéterminé à l'avance, qui a déjà été largement pensé ou qui est dans un parti déjà pris. Forcément, on a moins de marge de manœuvre. A ce stade là, il n'est pas rare que l'utilité de participer ne soit pas évidente". Pourtant, le groupe apparaît dans quelques reportages représenté par un salarié du groupe ou son président. "Si ça sert à répondre, expliquer, et faire comprendre, dans ces cas-là, on retrouve tout l'intérêt de la chose. C'est évalué au cas par cas. Il y a d'autres facteurs qui rentrent en compte", explique la communication française.

Le groupe a dit à Judith Rueff que l'affaire avec Codilait "n'était pas intéressante". "Le sujet sur lequel on peut être interrogé peut être essentiel ou accessoire pour nous", éclaire Valérie Berrebi de Nestlé France. "C'est à dire qu'il y a des choses qui sont au cœur de notre activité, d'autres le sont moins. Parfois, il y a des demandes de reportage sur une activité qui représente très peu en terme de business. Un reportage, c'est toujours un investissement en temps, en organisation. On ne peut pas le faire pour tout. Il y a des activités qui sont pour nous des niches, ou plus accessoires".

Nous demandons alors un exemple d'activité qui peut être considérée par le groupe comme des "niches ou accessoires". "On a eu une demande sur les glaces pour enfants et son marketing. Le marketing est essentiellement sur les adultes, la famille (Nestlé possède les glaces Nestlé, Kit-Kat, Extrême, La Laitière, Lanvin et Smarties, NDLR). Les quelques produits pour enfants représentent très peu de notre portefeuille. En plus, le groupe ne fait pas de communication là-dessus. Nous ne sommes pas particulièrement le bon interlocuteur pour ce type de sujet."

Et de préciser que "l'ensemble des marques existantes,fait que l'on est très sollicité et que l'on ne peut pas répondre à tout. Il faut faire le partage entre ce qui est essentiel et ce qui est accessoire".

Interférences et pressions

Nestlé répond quelques fois face caméra. C'est notamment le cas dans le web-documentaire "Un Empire dans mon assiette" dont est extrait la vidéo "Nestlé tisse sa toile".

 

"Des responsables de Nestlé France nous ont répondu pour le web-documentaire", indique Judith Rueff. "Mais il y a eu des interférences avec le reportage "Café : Du rififi dans nos capsules" (d'Emmanuelle Ménage, nous ne sommes pas parvenu à la contacter, NDLR). Il y a un sujet qui traite de Nespresso. J'avais demandé une autorisation de tournage dans une usine de recyclage que j'étais sur le point de l'obtenir quand le reportage (d'Emmanuelle Ménage, NDLR) est passé (sur France 5, NDLR). Là, toutes les portes se sont fermées." Même situation pour le Musée de l'alimentation, dont on parle plus haut. "Un sujet a été diffusé, les portes se sont refermées. Lorsqu'ils sont mis en cause, ils se ferment encore plus". Les pressions ne sont jamais directes ou explicites. La réalisatrice des "Alimenteurs", Stéphane Horel s'étonne encore de la rapidité à laquelle les industriels ont su le nom de son documentaire. "Il n'était pas public. Dès qu'ils ont su le nom, je n'ai plus eu de réponse." Pour le web-documentaire de Judith Rueff, le seul sujet "sensible" pour Nestlé était "Une femme en colère", commente-t-elle.

Depuis, "ils étaient crispés. C'est l'ancienne responsable de la sécurité alimentaire chez Nestlé. Elle a été licenciée et elle est en procès avec eux pour harcèlement. C'est une histoire qui dure depuis un certain nombre d'années. Ils ont été… menaçants, cela serait exagéré… mais ils ont quand même envoyé un mail pour dire qu'ils ne laisseraient pas remettre en cause la sécurité alimentaire chez Nestlé et que c'était quelque chose de tout à fait prioritaire pour eux. Mais ça s'est arrêté là."

"Une femme en colère"

 

Transparence

Le "manque de transparence" est une formule qui revient fréquemment dans la bouches des journalistes à propos de l'industrie agroalimentaire. "Notre travail a été rendu difficile par le refus de Nestlé de ne participer à aucune manière que ce soit", explique Urs Schnell sur Arte pour son film "Nestlé, le business de l'eau en bouteille". La journaliste Stéphane Horel avance comme hypothèse que les industriels et leurs lobbies sont "terrorisés par la télévision. Ils imaginent que les journalistes vont leur faire dire quelque chose qu'ils n'ont pas dit." Pour ces journalistes de télévision, il s'agit de mettre en scène le refus de répondre. "Pour le coup, on peut toujours comme dans d'autres films, poursuivre les personnes, mais je n'aime pas trop çà." Si un manque est souligné, il s'agit de celui d'interlocuteurs. "Le principal problème, commente Judith Rueff, c'est l'absence d'informations, d'interlocuteurs, l'opacité absolue du côté d'une entreprise comme Nestlé. C'est à dire qu'ils ne se sentent pas redevables d'explications, de justifier quoique ce soit. Ils se sentent totalement hors d'atteinte. Ils n'ont rien à expliquer au public".

Nestlé France ne partage pas ce point de vue: "Je ne crois pas qu'il y ait un manque de transparence sur la façon dont les produits sont fabriqués", précise Valérie Berrebi de la communication de Nestlé France. "On est contacté régulièrement par des gens qui souhaitent en savoir plus sur les ingrédients". Tout en concédant que le groupe est "toujours dans une démarche d'ouverture progressive, il faut prendre en compte les contraintes et il y a une appréciation faite au cas par cas en fonction de la demande".

 

Nicolas Dumas

Crédit : Photo (c) Nestlé

 

Bio de Judith Rueff

Correspondante de Libération à Abdijan en Côte d'Ivoire dans les années 2000.
Journaliste et réalisatrice de documentaire "Un Empire en Afrique" et du web-documentaire "Un Empire dans mon assiette".

 

Bio de Stéphane Horel

Journaliste, documentaliste et réalisatrice de films documentaires:
- "Les Médicamenteurs" (2008)
- "La Grande Invasion" (2010)
- "Les Alimenteurs" (2012)
- "Endoc(t)rinement" (2014)