Sport: l'investigation à la limite du hors-jeu?

Corruption, dopage, paris truqués… Le milieu du sport ne manque pas de zones d’ombres. Autant de sujets potentiels sur lesquels travailler pour des journalistes d’investigation. Pourtant, la place réservée à ces enquêtes est réduite à portion congrue. La presse spécialisée, proche des acteurs, ne semble pas vouloir s’en emparer. Pour les médias généralistes, enquêter sur les affaires du sport n’est pas non plus une évidence…

"Je n'étais pas un forcené de l'investigation: le journaliste de L'Équipe est là pour rendre compte, faire aimer des événements de sport. Quand j'étais jeune journaliste à L'Équipe, je n'avais pas envie de lever des lièvres. On ne vient pas pour ça à L'Équipe."1 C'est en ces termes que Jean-Marie Leblanc envisage le journalisme d’investigation. Cet ancien cycliste professionnel, reconverti en journaliste, a été chef de la rubrique cyclisme à L’Équipe avant de finir directeur du Tour de France. Rien d’étonnant à ce parcours, la Grande Boucle est organisée par Amaury Sport Organisation (ASO), propriété du groupe Amaury auquel appartient également le plus grand quotidien sportif français…

 

Pieds et poings liés

Cette carrière illustre bien la proximité de la presse sportive avec le milieu dont elle traite. Difficile de ne pas imaginer l'influence que ce copinage peut avoir sur le traitement de l’actualité, et la possibilité qu'il trouble le travail d’investigation que pourrait mener un journaliste. Le cas de Damien Ressiot - et avant lui de Pierre Ballester - est particulièrement symptomatique de cette "schizophrénie" au sein de L'Équipe. Ces deux journalistes, qui ont désormais quitté le quotidien, ont été successivement les "monsieur dopage" de la rédaction. Le premier raconte comment il était difficile de tenir ce rôle, et de faire évoluer les mentalités de la majeure partie de ses collègues au sujet de leur travail sur le dopage (voir encadré).

Une des solutions pour éviter ces conflits d’intérêts : que les médias généralistes s’emparent de ces sujets comme ils le font avec la politique, l’économie… Pour Karim Souanef, docteur en sciences politiques et auteur d'une thèse intitulée "Le journalisme sportif pris au jeu. Sociologie des principes de légitimité professionnelle":

"les rédactions sportives des journaux généralistes ont eu un rôle précurseur d’investigation à la fin des années 80, début des années 90. Elles ont ouvert la voie et poussé les autres à s’y intéresser."

La force de ces rédactions est d’avoir un pied sur le terrain, proche des sources potentielles, et un autre en dehors qui permet de garder une plus grande distance. "En ce qui concerne Le Monde, l’investigation dans le milieu du sport existe, sans être très poussée, explique Stéphane Mandard, chef des sports du journal.On essaye d’y apporter de la place et du temps. On n’est pas une grosse équipe - une dizaine de journalistes - donc on n’a pas de quoi avoir des gens qui ne font que ça. Chacun creuse dans son domaine, on ne fait pas de l’investigation avec un grand “i” mais des enquêtes, on essaye de ne pas rester à la surface des choses."

Mediapart a fait de l’investigation son fonds de commerce. Le milieu du sport n’y a pas échappé, avec une retentissante révélation en 2011: Foot français, les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes. L’enquête se base sur des extraits audio d’une réunion entre plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale de la Fédération française de football, dont le sélectionneur des Bleus de l’époque, Laurent Blanc.

https://www.frenchleaks.fr/IMG/mp3/blanc-espagne-son.mp3
(Source: Frenchleaks.fr)

Elle révèle la volonté de mettre en place des quotas discriminatoires dans les centres de formation. "Le sport est un sujet qu'on ne traite pas à Médiapart mais pour nous, cette histoire relève du sujet de société. Quand on a été contacté par les gens qui voulaient sortir ça, on ne s'est pas posé la question, c’était une évidence d’en parler", explique Michaël Hajdenberg de Mediapart , un des co-auteurs de l’enquête. Pour lui, ne pas être journaliste sportif a été un avantage dans cette affaire. La manière de traiter un tel sujet est de s’écarter de son aspect sportif : "Le regard sportif, avec sa réflexion un peu “4-4-2”, un peu brutale, peut biaiser le traitement d’une affaire qui est en réalité une affaire de discrimination."

Karim Souanef affirme:

"La critique peut, doit venir des rédactions “extérieures” au sport. Leur grande force, c’est que le contrat passé avec le lecteur n’est pas le même. Ce dernier n’attend pas la même chose lorsqu’il ouvre Le Monde ou L’Équipe."

Média spécialisé ou non, l’essentiel étant d’avoir accès aux bons interlocuteurs.

 

Un rapport aux sources ambigü

Et sur ce point, travailler dans le milieu sportif s'avère un atout considérable pour accéder aux sources. Michaël Hajdenberg le concède : ne pas appartenir au milieu peut aussi être une faiblesse pour les rédactions généralistes:

"Pour sortir des affaires, il faut avoir des relations, cultiver des sources. Si on travaillait ce réseau-là, je pense qu'on trouverait des histoires à raconter. Il faut être sur un équilibre: avoir un pied dans ce monde, sans être lié par ses sources."

Stéphane Mandard analyse pourquoi, selon lui, peu d’affaires concernant le sport sortent:

"Le monde judiciaire s’intéresse moins au sport qu’à d’autres milieux donc, fatalement, ça fait moins de sources possibles, et moins d'affaires. L’omerta puissante qui avait cours dans le vélo est en train de voler en éclat, mais elle reste puissante dans les autres sports, et particulièrement le foot où les enjeux financiers sont colossaux. Aujourd’hui les cyclistes parlent, les enquêtes ont lieu. Dans le cas de l’enquête que nous avons menée sur les rapports entre le Dr Fuentes et certains clubs de foot en Espagne2, c’était compliqué, parce que très peu de sources se sont confiées au sujet des clubs de foot, qui ont des réseaux et un pouvoir important. On nous a condamnés à verser près de 350 000 euros. Ce genre de méthode - nous réclamer des millions - vise clairement à décourager les journalistes d’enquêter."

chef du service sports au MondeStéphane Mandard, chef du service sport au Monde. (Source: Twitter)

En 2011, il avait déclaré sur une radio espagnole que son journal était le seul à avoir les "cojones" de parler du dopage dans le sport espagnol. Il s’explique : "La presse ibérique sort peu de choses, le sport espagnol occupe une place à part pour eux. C’est le dernier domaine où l’Espagne rayonne, avec des institutions plus puissantes que la royauté. Marca et As ont du mal à rester objectifs. Dans l’affaire mêlant le docteur Fuentes au Barça et au Real, mes confrères d’El País enquêtaient aussi, mais une fois que la justice a mis son nez dans cette affaire, cela a compliqué mon travail et surtout celui de mes confrères espagnols."

Et Michaël Hajdenberg de poursuivre sur la dépendance des journalistes sportifs par rapport à certaines sources, dont ils ne peuvent se priver pour exercer leur métier. Ce qui explique selon lui le peu de reprises de leur révélation par la presse sportive.

"C’est plus simple si le journaliste qui enquête sur Laurent Blanc s’en fout que celui-ci ne lui adresse plus la parole ensuite. Alors que pour un confrère qui suivait l’équipe de France à l’époque, il y avait un risque majeur de ne plus avoir de contact avec lui. Quand on a des comptes à rendre à sa rédaction, il y a un risque de perdre son poste. À Mediapart, on s'est fâchés avec à peu près tout le monde. Le Graët, Thiriez ne nous prennent plus au téléphone. C’est quelque chose que ne peut pas se permettre Canal+ par exemple."

Après avoir publié La Face cachée de l’Équipe, David Garcia s’est plongé dans l’univers de l’Olympique de Marseille avec Histoire secrète de l’OM, paru en 2013. Il n'a pas eu de mal à trouver des interlocuteurs au sein du club phocéen: "L’OM n’est pas un milieu si verrouillé que ça. C’est un véritable panier de crabes. J’ai profité des inimitiés qui existaient dans le club pour obtenir des témoignages. Mes sources avaient des intérêts à se lâcher. Les sources les plus délicates, ce sont les agents de joueurs : ils sont difficiles à avoir et refusent de parler car ils n’ont rien à y gagner." Les réticences ne sont finalement pas venues d’où on pouvait le penser. Un chapitre aborde la question des relations entre le club et les médias3. Il lui a valu quelques déconvenues avec certains confrères:

"Le rédacteur en chef des sports à La Provence m’a dit qu’il m’aurait bien interviewé, mais la vieille garde des journalistes qui suivent l’OM n’aurait pas été d’accord avec ça. Pareil quand je critique Pascal Ferré, journaliste à France Football. Alors qu’il voulait publier les bonnes feuilles, dès qu’il a lu ce chapitre, il ne m’a plus jamais contacté."4

 

Sport-show must go on

Constat évident, le journalisme sportif s’est davantage construit dans le commentaire que dans l’enquête. "Nous ne sommes pas le Canard Enchaîné du sport"5 , disait Jean-Philippe Leclaire, ancien rédacteur en chef de L'Équipe Mag. Ce que confirme Pierre Ballester:

"Il y a des dossiers, mais faire de vraies enquêtes, celles qui vont révéler des choses, c’est très compliqué. D’autant plus que les institutions du sport jettent des barrières, et qu’il n’y a pas de contre-pouvoir, pas d’organismes de contrôle. Le CIO peut faire ce qu’il veut, les fédérations pareil."

Les grandes joies du sport font plus vendre que la révélation des grandes affaires. Karim Souanef note que L'Équipe du 23 août 2005, qui titre sur "Le mensonge Armstrong" et est le fruit d’un grand travail d’enquête, n’égale pas les chiffres atteints lors de grands moments d’euphorie autour de l’équipe de France de football. Et il parle lui aussi d’un traitement schizophrénique de l’information sportive au sein du quotidien:

"La division du travail ne laisse qu’une place ponctuelle à l’enquête, pour le reste on est dans l’information positive, le sport-spectacle, l’accompagnement de l’événement."

Et le chercheur de prendre en exemple le Tour '98, avec un traitement partagé entre l’exaltation de la performance des coureurs et l’enquête sur l’affaire Festina. "La situation devient extrême en 2008 lorsque Damien Ressiot est censuré. On lui donne pour consigne de suivre l’info, mais de ne pas être à l’initiative, de ne pas la produire." Ce que nous confirme Pierre Ballester: "La ligne éditoriale, c’était : on suit mais on ne déniche pas."

 

Bientôt un Médiapart du sport ?

La question qui se pose est celle de l’intérêt du lecteur pour l’investigation dans le sport. Le passionné veut-il vraiment voir ses idoles traînées dans la boue ? "Il y a une niche pour la critique de ce milieu, juge Karim Souanef. Le hic, c’est l’économie monstrueuse générée autour du sport, et donc il faut des journalistes aussi bons et aussi pointus qu’ailleurs." De son côté, Pierre Ballester ne voit "pas de raison qu’il soit épargné par le questionnement, un travail d’enquête. Il fait partie du puzzle sociétal dans lequel on vit, et a même une importance grandissante." Les chiffres ne donnent pourtant pas raison à cette thèse, les deux ouvrages de David Garcia La face cachée de l’Équipe et Histoire secrète de l’OM se sont respectivement vendus à 15 000 et 4 000 exemplaires, "quand La face cachée du Monde fait 200 000" regrette l’auteur, pas aidé par le peu de promotion accordée à son travail par ses confrères.

En avril 2014 sur L’Équipe 21, Edwy Plenel, patron et fondateur de Médiapart, évoquait la possibilité de voir un jour naître un "Médiapart du sport". Michaël Hajdenberg en dit un peu plus sur ce projet:

"On pense qu'il peut y avoir un intérêt des lecteurs. Il y a des choses à raconter puisqu'il existe des enjeux financiers colossaux. On voit bien à quoi ressemblent la FIFA, les paris sportifs… Médiapart n'a pas le lectorat de L'Équipe, je pense que ça peut l'intéresser. En tout cas, ça fait partie des projets qui sont dans la tête d'Edwy. Au même titre que d'autres secteurs comme la culture…"

Au Monde, "il y a un pôle investigation mais il n’est pas encore branché sport, concède Stéphane Mandard. Ça pourrait venir, on ne sait jamais…" D’autant que Fabrice Lhomme en est le co-responsable, après avoir fait un détour par L’Équipe Mag en tant que rédacteur en chef adjoint.

Les raisons avancées pour ne pas aller plus loin dans l’investigation sont multiples. Mais pour tous les interlocuteurs, la ressource principale de l’enquête, c’est le temps. "Si on cherche, on peut trouver, admet Michaël Hajdenberg. Le problème, c'est de se donner les moyens: passer trois mois dans les couloirs de la FIFA pour rencontrer les représentants de fédérations permettrait certainement de sortir des affaires. Si vous n’avez pas le temps, vous n'y arrivez pas. Et malheureusement, il n’y a pas beaucoup de rédactions qui ont ce luxe."

1: Cité dans La face cachée de L'Équipe, livre enquête sur le quotidien sportif écrit par David Garcia, paru en 2008.

2: L'affaire est toujours en cours devant les tribunaux. Après deux jugements défavorables, Le Monde s'est pourvu en cassation devant la Cour européenne de justice de Strasbourg.

3: Chapitre intitulé " Médias dopés à l'OM ".

4: Propos recueillis par Adèle Latour et Alvin Koualef.

5: Cité dans La face cachée de L'Équipe, livre enquête sur le quotidien sportif écrit par David Garcia, paru en 2008.

 

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Le journaliste de Cash Investigation est allé à la rencontre d'Eliaquim Mangala, alors joueur de Porto qui
Martin Boudot a réalisé pour l'émission Cash Investigation, sur France 2, l'enquête "Foot Business : Enquête sur une omerta ". Interview.

 

DOPAGE : L’ÉQUIPE PETIT BRAQUET

Pierre Ballester reconnaît volontiers qu’il lui a fallu longtemps avant de réellement enquêter sur le cyclisme, qu’il a longtemps couvert comme grand reporter. "Quand on est journaliste de sport, on ne l’est pas par hasard. On aime le sport, son charme, ses émotions. On est souvent sportif soi-même. D’où une forme de complicité : on ne veut pas voir le sport tel qu’il est, on préfère le voir avec des “points d’exclamations”, des exploits". Pour lui, le déclic a lieu en 1998, au moment où éclate l’affaire Festina sur le Tour de France:

"Je me suis dit “mais dans quel monde tu vis?” . Jusque là, le dopage était une notion immatérielle, presque rigolarde. Mais j’ai voulu savoir. J’ai eu l’impression de changer de métier. Je suis né journaliste en 1998. Avant je faisais partie de ceux qui avaient les yeux de chimène, la passion du vélo, je côtoyais le gratin. Avant, dans le métier de journaliste sportif, je privilégiais “sportif”. Maintenant je privilégie “journaliste”, en allant voir dans l’arrière-cuisine, dans le dos du prestidigitateur. Et ça épouse ma conception du métier, ma conception du sport. Je me sens considérablement mieux dans mes baskets maintenant. "


Le 23 août 2005, L'Equipe révèle, preuves à l'appui, le dopage d'Armstrong lors du tour 1999.Le 23 août 2005, L'Equipe révèle, preuves à l'appui, le dopage d'Armstrong lors du tour 1999.

Pierre Ballester est limogé en 2001. Damien Ressiot reprend le flambeau, et son travail est aujourd’hui salué par son prédécesseur qui pointe aussi la position délicate occupée au sein de la rédaction par cet électron libre: "Damien a fait un travail extraordinaire, mais il était tout seul. Un journaliste parmi 390, ce qui voudrait dire que le dopage représente 1/390ème du sport. Il était seul, isolé, dépressif, jamais de soutien, de bravo, de remerciement." Damien Ressiot a aujourd'hui quitté son rôle de journaliste enquêteur pour celui d’enquêteur, au sein d’un office central de police judiciaire dédié à la lutte contre les trafics de produits dopants.

La position de France Télévisions est toute aussi délicate. En tant que diffuseur-partenaire d’un événement, difficile pour le service public d’égratigner un spectacle chèrement payé. À ce titre, Karim Souanef cite en exemple le cas d’Alain Vernon, journaliste de France 2: "À la fin des années 80, on ne parlait pas encore de dopage. Le reportage Danger dopage, réalisé avec Dominique Le Glou, sur le Tour 88, a eu des conséquences importantes. France Télévisions a manqué de perdre le contrat de diffusion, et Vernon a été placardisé. Aujourd’hui encore à France Télé, le directeur des sports Daniel Bilalian ne se cache pas de privilégier l’accompagnement de l’événement plutôt que l’enquête autour."

 

Damien Gozioso et Kévin Morand

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