Petit écran : coup de projecteur sur l'investigation

Le 15 septembre 2014, l’émission d’investigation En quête d’actualité, diffusée sur D8, a été épinglée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pour son reportage intitulé " J’ai infiltré une section du Front National", tourné en caméra cachée pendant la campagne municipale d’Hugues Sion à Lens (Pas-de-Calais). La polémique a relancé le débat autour de la légitimité des procédés d’investigation à la télévision, et interroge également la crédibilité des journalistes ainsi que la mise en scène de ces enquêtes.

"Utiliser la caméra cachée à tort et à travers, ce n’est pas éthique. Maintenant si elle peut permettre d’obtenir des infos qu’on ne peut pas obtenir, dans un milieu très verrouillé, pourquoi pas", constate Valentine Oberti, journaliste freelance qui a travaillé pour Envoyé Spécial et Cash Investigation.

"Mais la question qu’il faut se poser avant tout c’est : est-ce-que l’information est d’intérêt public ?"

 

Dans ce genre journalistique, où la difficulté de filmer sert parfois de prétexte à des méthodes qui font débat, une règle déontologique doit primer : servir l’information citoyenne. Dans le cas du reportage d'En quête d'actualité au Front National, le CSA a remis en question la valeur ajoutée de cette infiltration. Juliette Félix, avocate au barreau de Paris et spécialiste du droit de l’audiovisuel pour le cabinet Granrut, qui défend France Télévisions, explique :

"La déontologie générale autorise le recours à la caméra cachée sous certaines limites : les nécessités de l’information pour le public, dans une situation où le journaliste ne pourrait recueillir les informations autrement par les voies classiques de sollicitation. Mais le public doit savoir que la séquence est tournée en caméra cachée, question de transparence vis à vis du public. Enfin, les personnes doivent être floutées, leurs voix peuvent être transformées"

 

En plus du non respect de la vie privée, dénoncé conjointement par "le gendarme de l’audiovisuel" et les protagonistes du Front National, le sujet s’est révélé être un doublon : en voulant dénoncer l’amateurisme du parti lors des dernière municipales, l’émission n’a fait qu’illustrer une critique déjà largement soulignée dans les médias. La caméra cachée, oui, mais à condition de ne pas faire du neuf avec du vieux.

 

 

Et si Albert Londres avait une caméra ?

Pour Hervé Brusini - prix Albert Londres en 1991 pour son reportage sur le KGB, et créateur de Pièces à Conviction sur France 3 - ces dérives s’expliquent, entre autres, par le manque de culture exigeante en matière d’investigation en France. Jusque dans les années 1980, à l’exception de Cinq colonnes à la Une, la télévision était démunie d’investigation sérieuse car ça ne faisait pas partie de ses préoccupations. Les journalistes récupéraient les éléments d’information par leurs confrères"

D’autre part, le support se prêtait plus difficilement au récit de l’enquête.

"Il a fallu renouer avec une vieille tradition du grand reportage, à la manière d’Albert Londres, c’est à dire accompagner le public et rendre transparent le processus de l’enquête, avec un témoignage à la première personne."

L’emploi du "je" et l’incarnation du sujet par les journalistes est parfois pointé comme abusif. Se filmer au téléphone avec une source, ou encore sur le terrain, micro et caméra à l’épaule, sont des pratiques courantes pour mettre en scène les étapes de l’enquête. "Je trouve que l’incarnation du sujet par le journaliste n’a aucun intérêt si c’est juste pour qu’il parade. En revanche, d’un point de vue juridique, c’est la déclinaison télévisuelle du mail pour prouver qu’une personne ne voulait pas vous répondre. Et c’est aussi pour montrer qu’on est allé au bout de l’enquête" poursuit Valentine Oberti.

 

Afficher les reporters à l’écran, c’est aussi un vrai principe d’écriture. Contrairement à la presse écrite, la télévision a une plus grande appétence pour démocratiser des thématiques arides. Laurent Richard, co-rédacteur en chef de Cash Investigation, explique :

"Je ne suis pas un grand fan de l’incarnation à tout prix. Sur des sujets complexes, comme sur l’évasion fiscale, c’est parfois nécessaire. Le journaliste nous prend par la main et on s’identifie un peu à lui".

 

Le numérique : un nouveau souffle pour l’investigation à la télévision ?

Complément d’Enquête, Envoyé spécial, Pièces à conviction : ces magazines du service public participent à la renommée du journalisme d’investigation à la télévision. Hervé Brusini l'assure :

"Je ne suis pas sûr qu’on puisse retrouver ce genre d’émission ailleurs que sur le service public. Sur les autres chaines, pardon, mais on n’est pas sur du journalisme d’enquête. C’est du 'Faites entrer l’accusé' de bas étage"

Néanmoins, au fur et à mesure des années, on constate que les thématiques de ces magazines se sont progressivement élargies, pour aborder des sujets qui ratissent large. À l'instar des magazines "consommation" qui font la marque de fabrique d'M6.

Depuis 2012, Cash Investigation a cependant renoué avec l’enquête sur des terrains difficilement accessibles et très corrompus : du business du football à la finance, en passant par les lobbyistes de l’industrie du tabac. Pour Laurent Richard, "c’est la première fois que l’on raconte l’investigation avec des codes un peu différents. On estime qu’il faut savoir raconter parfois avec légèreté les coulisses sur des sujets techniques".

 

En apparté du ton cynique choisi par le magazine, s’ajoute une volonté de laisser une place à l’infographie et au data journalisme. Selon Hervé Brusini, l’arrivée du numérique est une avancée pour le journalisme de questionnement en général.

L’oeil du 20h, dans le journal de France 2 le fait de plus en plus. Utiliser les ressources modernes du data journalisme et des archives numériques, cela permet de mettre le doigt sur des contradictions.

À l’heure du règne de l’information en continu, l’investigation à la télévision a encore la part belle dans le paysage audiovisuel français. "Ces émissions sont même complémentaires, dans un monde où l'on se dope d'info en temps réel", insiste Hervé Brusini. "Je pense que le journalisme a un énorme problème de crédibilité, et la réincarnation du journaliste d’investigation, c’est peut-être une forme de réponse des médias à cette perte de confiance du public".

 

Sujets récurrents traités par les émissions dites d'investigation :

Source : archives de l’INA. Mémoire "Peut-on encore parler de journalisme d’investigation à la télévision ?"

Charlotte Gillard et Pauline Pennanec'h