Polynésie française: journalistes sous contrôle

Derrière les images de cartes postales, la Polynésie française cache les difficultés des journalistes à exercer leur profession. Sur ces îles du Pacifique faisant partie intégrante de la République française, la presse n'est pas aussi libre qu'on pourrait le penser. Promiscuité, pressions ou connivence, enquête sur les conditions d'exercice du journalisme d'investigation à 18 000 km de la métropole.

"Une décision du Conseil d'Etat de fin 2013 expliquait très bien que Flosse voulait la fin des Nouvelles de Tahiti.
Les menaces proférées publiquement étaient claires", indique l'historien Jean-Marc Régnault.

"On avait tous écrit sur eux, sur leurs magouilles, sur les scandales dans lesquels ils étaient impliqués. Puis ils sont devenus nos patrons. Là, on tremblait tous de l'intérieur."

29 avril 2014, le groupe de presse Media Polynésie est racheté par un investisseur local, Dominique Auroy, propriétaire, entre autres, de vignobles et Pierre Marchesini, un autre homme d'affaires. Ils arrivent à la tête d'un groupe dont un des journaux n'a pas hésité à relater leurs démêlés avec la justice. Fin mai, Les Nouvelles de Tahiti, le quotidien en question, ferme ses portes, après cinquante-sept ans d’existence et 16 602 numéros. Les vingt-deux journalistes de la rédaction sont répartis dans les autres titres de Media Polynésie. L'un d'eux, sous couvert d'anonymat, révèle que lors d'une réunion suivant le rachat, un des nouveaux propriétaires aurait affirmé : "La déontologie on s'en fout. On est là pour faire du business".

 

Une chape de plomb

Depuis le milieu des années 70, un homme est incontournable dans la vie politique polynésienne: Gaston Flosse. Plusieurs fois président entre 1984 et 2004, puis de nouveau en 2013, le politique impose des méthodes controversées sur les archipels. Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes au Monde, en dressent le portrait dans leur livre L'homme qui voulut être roi (plus d'informations).

Rudy Bessard de l'université de Pau, auteur d'une thèse consacrée à Gaston Flosse intitulée Pouvoir personnel et ressources politiques, rappelle que l'ancien président polynésien est l’instigateur de plusieurs médias durant son mandat: l’Agence tahitienne de presse (ATP), surnommée “Aime Ton Président”, qui couvrait l’action institutionnelle avec le point de vue du gouvernement et Tahiti Nui Television (TNTV). Cette chaîne privée employait la journaliste Cybèle Plichart quand un de ses reportages, dénonçant un drame écologique à Bora Bora, a été diffusé sur France 2. Les dirigeants de TNTV prennent alors la décision de la licencier. Cybèle explique :

“Officiellement, on m'a remerciée parce que je n’étais pas bilingue français-tahitien. La raison officieuse est que j’avais fait un reportage véhiculant une image négative de la perle du Pacifique."

Les journalistes se rappellent avec effroi de la présidence Flosse. Pierre-Emmanuel Garot, journaliste à Polynésie Première, travaille à Papeete depuis mai 2003. En septembre de la même année, il enquête sur la disparition du bateau Tahiti Nui IV, dont le gouvernement veut occulter le mauvais entretien. "La présidence de Polynésie me faisait suivre par sa milice d'espionnage. À l'époque, Yves Haupert (ndlr : conseiller en communication et directeur du service presse sous la présidence de Gaston Flosse) voulait porter plainte contre moi."

Mais l'affaire la plus emblématique du contrôle de la presse par le pouvoir polynésien reste la disparition mystérieuse de Jean-Pascal Couraud, alias "JPK". En 1997, l'ex-rédacteur en chef des Nouvelles de Tahiti et détracteur de la politique flossienne s'évanouit dans la nature sans laisser de trace. L'enquête, toujours en cours, a mis en cause des proches de Gaston Flosse.

En 2004, Oscar Temaru, opposant indépendantiste de Gaston Flosse, accède à la présidence. C'est la période du "Taui", du renouvellement politique. Après une décennie difficile, les rapports entre pouvoir et journalistes se détendent, comme nous le confirme Teiva Roe, rédacteur en chef adjoint de Polynésie Première : "La parole est aujourd'hui plus libre. L'ambiance était bien différente avant le Taui". Un journaliste local nuance néanmoins:

"Avec le retour de Gaston Flosse en mai 2013, on sent qu’une chape de plomb s’est de nouveau installée sur la Polynésie. Certains me disent que ça doit être enthousiasmant de faire du journalisme dans ce contexte. En réalité, c’est juste chiant, parce qu’on ne peut pas faire notre métier correctement.”

 

Le microcosme polynésien

La Polynésie représente 270 000 habitants. "La faible démographie explique les rapports de proximité et l’impossibilité de dire toute la vérité sans se mettre à dos une partie de ses amis. La liberté exige un certain anonymat”, précise l’historien Jean-Marc Regnault, auteur de Le Pouvoir confisqué en Polynésie française aux éditions Les Indes savantes (2005). Mais difficile pour les journalistes comme Micaël Taputu, employé aux Nouvelles jusqu'à leur fermeture en 2014 puis brièvement à La Dépêche, d’assurer cette discrétion et cet anonymat à leurs sources.

"Le terme microcosme prend tout son sens à Tahiti. [...] Facile de trouver des témoins pour un reportage sur le prix des bananes et du coco. Pour des sujets sensibles, anonymat total, voire reprise des informations à titre personnel de la part du journaliste. Tout témoignage entraîne des répercussions."

Micaël Taputu raconte que Gaston Flosse l'a appelé après la publication d'un article en 2013. Micaël y dévoilait les intentions du parti autonomiste, le Tahoeraa, présidé par M. Flosse, de créer de nouveaux impôts en cas de retour au pouvoir. "Il m'a dit qu'il n'avait jamais tenu de tels propos, que j'inventais des conneries. Je lui ai indiqué que je citais Edouard Fritch, son "fils spirituel". Il m'a raccroché au nez [...] Il faut assumer ce qu'on écrit, parce qu'on n'hésitera pas à mentir et nous dénigrer publiquement plutôt que d'admettre la véracité de nos écrits, et de nos infos." Oscar Temaru, principal opposant de Gaston Flosse, a parfois lui aussi des rapports conflictuels avec la presse.“La volée de bois vert est plus directe dans son cas, explique Micaël. Mécontent de mes articles sur sa gestion de la mairie de Faa’a, il n’a pas hésité à me dire de dégager quand j’ai tenté de lui demander une interview.”

Pierre-Emmanuel Garot, de Polynésie Première, explique:

"Les politiques sont persuadés que les journalistes sont à leur service. C'est l'ORTF des années 1960"

"Les conditions de travail des journalistes sous la présidence de Gaston Flosse sont déplorables, confirme l'historien Jean-Marc Régnault. La menace est perpétuelle et implicite, mais suffisante pour créer le malaise et la peur."

 

Journalistes sous pressions

Depuis le retour du Tahoeraa et de Gaston Flosse au pouvoir en 2013, les méthodes ont changé. Dorénavant, la pression s'exerce sur les journalistes par le biais économique et financier. Aujourd'hui, le seul média écrit polynésien, La Dépêche de Tahiti, tiré chaque jour à 15 000 exemplaires, est contrôlé fermement par ses actionnaires, Dominique Auroy et Pierre Marchesini. Ils vérifient le moindre article concernant la politique et le gouvernement. Seules les informations officielles survivent à ce filtre, confie un ancien journaliste des Nouvelles de Tahiti .

"Les autres médias sortaient les infos, et nous, on passait juste pour des nuls."

Certains médias parviennent encore à conserver leur indépendance et leur liberté de ton, comme Polynésie Première, la chaîne de télévision publique. Pierre-Emmanuel Garot et Cybèle Plichart, membres de la rédaction, affirment n'avoir jamais été censurés par leur direction, et ont accepté de témoigner beaucoup plus librement. Teiva Roe explique:

"Nous avons un statut particulier à Polynésie Première. Notre budget dépend uniquement de France Télévisions. Aussi, nous avons une marge de manœuvre bien plus grande."

Quand on les interroge sur l'avenir du journalisme d'investigation en Polynésie, les principaux acteurs sont partagés. La plupart de ceux que nous avons interrogé sont confiants, comme Teiva Roe : "Le journalisme d'investigation aura toujours de l'avenir tant qu'il y aura des politiques, des hommes d'affaires, des personnes qui ne repecteront pas la loi et leurs électeurs". Mais lorsqu'on interroge ceux qui ont été mis en dehors du circuit, le futur paraît moins brillant. Licencié début octobre 2014 de La Dépêche, Micaël Taputu se montre moins optimiste:

"Sauf à ce qu'apparaisse un Médiapart local, le journalisme en Polynésie et son grand frère le journalisme d’investigation intègreront rapidement le Panthéon des légendes urbaines."

Comme lui, Jean-Marc Regnault ne se fait pas d'illusion: “Après Flosse, d’autres corrupteurs naîtront ! C’est la société qui doit se réformer. Une révolution des mentalités est souhaitable.”

 

Pierre Marchesini: "Il faut arrêter de penser journalisme d'investigation dans un petit pays"

Pierre Marchesini, nommé co-gérant du groupe Media Polynésie, puis directeur de publication de La Dépêche de Tahiti, a accepté de répondre à nos questions sur le journalisme d'investigation en Polynésie française. Sur la fermeture des Nouvelles de Tahiti, il affirme:

"D’abord Les Nouvelles ont massacré de grands groupes économiques de la Polynésie et ensuite de ça, sont allées chercher leurs annonces. Et ces gens-là ont dit : vous êtes bien gentils, mais débrouillez vous sans nous. Voilà pourquoi Les Nouvelles ont fermé et pourquoi les journalistes qui ont voulu faire de l’investigation se sont tout simplement fourvoyés et n'ont pas suivi les règles qu’il y a dans une petite communauté de respecter tout le monde."

 

Vaihere Tauotaha et Thomas Evrard