Quand les journalistes enquêtent sur le journalisme

"J’ai un excellent souvenir de cette enquête: L’Équipe, j’y allais tous les jours, j’étais comme à la maison". Le journaliste David Garcia a pris deux ans pour enquêter sur L’Équipe, quotidien sportif de référence. Une investigation impossible? "Ça n’a pas été l’enquête la plus difficile de ma carrière, mais la plus prenante". Un milieu fermé? "Tous les journalistes ont été bavards". Des méthodes différentes? "Ce sont exactement les mêmes méthodes, les mêmes techniques. Sauf que les journalistes m’ont ouvert leur rédaction".

À croire l’auteur de La Face cachée de L’Équipe, s’infiltrer dans l’univers journalistique est presque enfantin. Pourtant, les journalistes qui osent enquêter sur leur "corporation" sont peu nombreux, alors que les témoignages recueillis prouvent que le risque d’être un "proscrit" est presque nul. Malgré la nécessité de rendre ce milieu plus intelligible et transparent, les investigations ne pleuvent pas.

"Les journalistes ne font pas partie d'une corporation hermétique"

Des enquêtes sur la finance, les politiques, les conflits, les questions de société… Les rayonnages des libraires en sont pleins. En revanche, difficile de trouver des enquêtes sur le monde des médias. Manque d'intérêt des lecteurs ? Le journalisme est-il une corporation impénétrable, hermétique à la critique extérieure, à l’envahisseur qui viendrait chambouler son monde?

"Les journalistes ont été accueillants et sympathiques avec moi", se rappelle David Garcia, auteur de La Face cachée de L’Équipe, avant d’ajouter:

"Les journalistes ne font pas partie d’une corporation plus fermée qu’une autre."

Voilà qui dénote avec les discours et enquêtes précédentes. Dans Pas vu pas pris (1998), documentaire télévisuel corrosif, l'électron libre Pierre Carles enquête sur les relations entre les journalistes "faussement impertinents" et les politiques, notamment au sein de Canal+. Un documentaire polémique qui fait écho au travail de Serge Halimi et de son ouvrage Les Nouveaux chiens de garde. Essai critique (vendu à 250 000 exemplaires) dévastateur qui dénonce la collusion qui règne entre les journalistes et les "puissants". Ouvrage clé pour qui veut comprendre la critique des médias, Les Nouveaux chiens de garde a donné lieu à un film en 2012.

Si les enquêtes ont été difficiles pour ces auteurs, connus pour leur acidité et leur efficacité, ce n’est pas le cas d’Odile Benyahia-Kouider. Auteure d’Un si petit Monde, une enquête sur le rachat du journal Le Monde par le trio "BNP" (Bergé-Niel-Pigasse), la journaliste du Nouvel Observateur raconte une certaine facilité à enquêter sur ce milieu:

"J’ai été surprise, tout le monde m’a parlé, j’ai pu recouper les infos. Tous les gens que j’ai ensuite rencontrés m’ont dit qu’il n’y avait pas d’erreurs."

 

"Être indépendant pour bien enquêter"

Et si le problème ne venait pas des journalistes, mais de leurs propriétaires, comme le sous-entend Denis Ruellan, chercheur spécialiste des médias : "Si vous êtes pigiste et précaire, enquêter sur le monde des médias, ça peut vous poser problème", note-t-il. Bien sûr, quel journal vous embaucherait après que vous l’avez critiqué?

Pour David Garcia, sans indépendance, impossible d’enquêter sur les médias.

"Il n’y a clairement pas assez d’enquêtes sur les journaux et le monde des médias. Il n’y a guère que Le Canard enchaîné et Acrimed qui peuvent se permettre de les critiquer sans complaisance. Le manque d’esprit critique, c’est une question d’indépendance."

N’étant affilié à aucune rédaction concurrente, David Garcia concède que ce statut lui a facilité la tâche. Même si critiquer les médias, c’est se priver d’interviews, de publicité. "En critiquant La Provence et France Football dans une autre de mes enquêtes (Histoire secrète de l’OM), je sais qu’ils refuseront de parler de mon livre. Du coup, je dépasse à peine les 4 000 ventes." L’indépendance a un prix.

Le cas d’Odile Benyahia-Kouider est plus ambigü. Elle a enquêté sur une opération financière dans laquelle son journal était concerné. Alors, conflit d'intérêt ? "Non, même si le trio Bergé-Niel-Pigasse a tenté d’utiliser ma place au Nouvel Observateur pour décrédibiliser mon travail d’investigation. Mais ma rédaction a bien accueilli mon enquête. Bon, probablement que Pigasse n’aime pas le portrait que j’ai pu faire de lui". Impossible que les enquêtes n’aient pas de répercussion sur la carrière du journaliste qui les mène. Jean-Marie Charon, sociologue des médias, résume:

"Si les journalistes font bien leur travail, il y a clairement un risque qu’ils soient ensuite mal perçus par la profession."

La seule différence entre ces enquêtes sur les médias, c'est le nombre de ventes. "Pour La Face cachée de L'Équipe, j'ai fait 15 000 ventes. Alors que La Face cachée du Monde en a fait 200 000. Le lecteur du Monde est sûrement plus critique que celui de L'Équipe..."

 

Péan et Cohen ouvrent la boîte de Pandore

En 2001, les journalistes Pierre Péan et Philippe Cohen se lancent dans ce qui ressemble à une enquête impossible: La Face cachée du Monde. Pendant deux ans, ils recherchent, recoupent leurs informations, travaillent leurs sources dans l’environnement du Monde pour arriver à dénoncer le fonctionnement du quotidien de référence des élites. Fait rare : ils enquêtent sur l’entreprise de leurs confrères, parfois même sur ces derniers. Avec un leitmotiv novateur, presque provocateur: "En somme, investiguer sur l’investigateur." L’enquête fait date, et égratigne le triumvirat à la tête du Monde: Edwy Plenel, Alain Minc et Jean-Marie Colombani. La boîte de Pandore est ouverte: oui, on peut enquêter sur le monde des médias.

 

"Ils ont changé le cours de l’histoire du Monde "

Aujourd’hui, cet ouvrage est régulièrement cité et fait encore office de référence en matière d’investigation sur les médias. Avec Un si petit Monde, publié en 2011, Odile Benyahia-Kouider a suivi le chemin tracé par ses illustres prédécesseurs. À quelques détails près. Pour la journaliste du Nouvel Observateur:

"La Face cachée du Monde, c’était vraiment des révélations. Ils ont changé le cours de l’histoire du Monde. Ils voulaient dénoncer un système, moi c’est différent, je voulais raconter une histoire."

"Le Monde, c’est une institution, le quotidien de référence. C’est aussi un immense instrument d’influence", résume-t-elle. Sauf qu’à la différence de Cohen et Péan, cette dernière n’a pas eu à se cacher durant son investigation, ni à utiliser des méthodes à la limite de la déontologie. Les deux auteurs de La face cachée du Monde l'avouent:

"Le journaliste d’investigation a les mains sales parce qu’il doit souvent passer des accords tacites avec un pouvoir ou une fraction de ce pouvoir pour avoir raison d’un autre."

Loin de créer la polémique dans un entre soi journalistique, les auteurs ont visé un large public. Avec justesse: "Parler de scandale à propos du nouveau Monde ne relève pas d’une simple polémique de journalistes. La place prise par le quotidien dans la vie et dans le fonctionnement de la République est désormais décisive. Au cœur du dispositif médiatique français, il influence, neutralise ou tétanise la plupart des autres médias." Malgré la nécessité et la volonté d'investiguer. Au contraire de la critique des médias, qui s’est développée à l’ombre des journaux traditionnels.

 

"La position du critique des médias est nécessaire"

"Avant les années 1980, les journalistes n’acceptaient pas qu'on critique leurs médias. Aujourd’hui, il y a une manière de voir les choses qui a bougé, une acceptation plus grande de la critique de la profession", analyse Jean-Marie Charon. Dans Télérama, Le Monde, Libération, Le Figaro, les rubriques "Médias" fleurissent. Denis Ruellan, chercheur et éditeur de la revue "Sur le journalisme", balance:

"Le problème, c’est que quand les journalistes parlent d’eux-mêmes, ça manque de réflexion. Mais la position du critique est nécessaire, même si pour certains, c’est simplement l’occasion d’avoir son rond de serviette à la table sociale"

Des sites internet comme Acrimed se sont même emparés du créneau de la critique des Médias. En 2013, Claude Chollet a lancé l’OJIM, un site d’informations "populiste tendance Beppe Grillo". Ce site propose des analyses sur les comportements médiatiques, ainsi que des dossiers. Mais surtout des portraits de journalistes, d’un mauvais goût trop évident : Harry Roselmack devient par exemple "Le gendre martiniquais idéal". Classe. "Nous dénonçons la starification des journalistes. Ce n’est pas plus incongru que de dénoncer les hommes politiques, car les journalistes font aussi de la politique", raconte celui qui se décrit comme "journaliste bénévole".

Loin d’être une alternative concrète à l’enquête sur les médias, la critique comme genre journalistique a au moins le mérite d’être en vie, dynamique. Au contraire des enquêtes, toujours salutaires, hélas trop rares.

En 2010, Odile Benyahia-Kouider, grand reporter au Nouvel Observateur, se lance dans une enquête sur le rachat du journal Le Monde, qui se joue entre Le Nouvel Observateur et le trio d’investisseurs Pierre Bergé, Xavier Niel, Mathieu Pigasse. En 2011, elle publie Un si petit Monde. Elle raconte.

"C’est l’éditeur qui est venu vers moi pour cette enquête. Il cherchait quelqu’un pour raconter cette histoire, et comme je connaissais tous les personnages autour de ce rachat, il m’a naturellement choisie. J’ai rappelé à Fayard que le journal pour lequel je travaillais était impliqué dans ce rachat, mais il a quand même voulu de moi, et m’a demandé d’enquêter normalement. Je n’ai pas dit tout de suite au Nouvel Observateur sur quoi je travaillais. J’ai commencé l’enquête, et une fois que j’avais pas mal avancé, j’ai rencontré Claude Perdriel (NDLR : propriétaire du Nouvel Observateur). Il a bien accepté l’idée de mon enquête. Pour ce livre, j’ai fait plus de cent entretiens. Toutes les personnes m’ont parlé facilement, j’ai pu recouper les informations. Je leur disais à chaque fois sur quoi j’enquêtais. Je n’ai pas vraiment rencontré de difficulté. Pour moi, c’était une enquête comme une autre. Concernant l’écriture, j’avais envie de raconter cette histoire comme une saga. Je ne me rendais pas compte à quel point ce livre allait être romanesque, mais je savais qu’il n’y avait que de beaux personnages. Ca m’a pris six mois, j’écrivais de 9 h à minuit, j’étais comme dans une bulle. C’était finalement assez rapide, mais je ne raconte qu’une année du Monde. C’est un livre d’enquête dans le sens où j’ai recoupé toutes mes infos. On peut appeler ça de l’investigation, moi j’appelle ça du travail journalistique."

 

Adèle Latour et Alvin Koualef