Enquête à livre ouvert

Frustrés par la cadence et le manque d'espace dans leurs journaux, un nombre croissant de journalistes ont choisi le livre pour publier leurs investigations. Certaines tomberont dans l'oubli, d'autres feront les gros titres. Trois enquêteurs-écrivains et une éditrice nous révèlent leurs secrets de fabrication.

livres-investigation-Arfi-Mauduit

"Je m'attendais à ce que ce soit une bombe." Treize ans après, Denis Robert revient sur l'affaire Clearstream. En 2001, dans son livre Révélation$ puis dans Boites noires, le journaliste divulgue les malversations de cette société luxembourgeoise qu'il accuse d'être une plateforme mondiale du blanchiment d'argent et de l'évasion fiscale. L'affaire fait les gros titres. Denis Robert et son éditeur, Laurent Beccaria, croulent sous les procès en diffamation. Mais les deux hommes ne s'arrêtent pas là.

Denis Robert

En 2006, Denis Robert prépare un troisième livre. Il explique comment Dominique de Villepin, à l'époque Premier ministre, aurait tenté d'évincer Nicolas Sarkozy en l'ajoutant sur la liste des détenteurs d'un compte chez Clearstream. "On a envoyé le manuscrit à Matignon parce qu'on voulait être transparent", raconte le journaliste. Et la réponse de l'intéressé ne se fait pas attendre :

"Un motard est venu nous déposer une lettre. Des menaces de procès. De Villepin nous donnait l'ordre de ne pas publier le livre."

Mais le journaliste et son éditeur tiennent bon: Clearstream, l'enquête sort le 6 juin. Le lendemain, il est retiré des rayons, suite à une plainte des personnes incriminées par les révélations. Il faudra attendre cinq ans pour que le livre soit à nouveau autorisé par la justice.

 

Avocats et associés

Ces risques judiciaires, les auteurs et les maisons d'édition les connaissent bien. Relectures minutieuses, connaissance parfaite du droit de la presse, deux règles d'or pour les journalistes d'investigation et leurs éditeurs. Laurent Mauduit, auteur de plusieurs livres explosifs, demande systématiquement une vérification de ses manuscrits par des avocats. Le co-fondateur de Médiapart explique :

"Dans l'édition, le travail doit être encore plus exigeant car il n'y a pas de droit réponse, comme dans la presse. Le souci d'exigence et de qualité doit être encore plus fort."

Laurent-Mauduit

"Être au courant de la loi, notamment sur les questions de diffamation, et avoir une certaine distance avec le sujet, ce sont les critères qui m'incitent à dire oui à un projet", affirme Laurence Lacour, directrice de collection au sein des Arènes depuis près de 3 ans. Spécialiste du droit de la presse, l'éditrice relit les manuscrits ligne après ligne.

"Je fais le travail d'un avocat. Le plus important pour nous, ce sont les preuves. Il faut pouvoir démontrer la bonne foi de nos enquêtes."

 

Objectif Une

Laurence Lacour a travaillé avec Leila Minano et Julia Pascual, sur leur livre La guerre invisible, sorti en février 2014. Les deux journalistes ont accumulé les témoignages de femmes militaires victimes d'harcèlement sexuel dans l'armée. Là encore, l'affaire a fait grand bruit.

Mais le retentissement de La guerre invisible est loin d'être fortuit. L'éditrice affirme :

"Nous l'avons sorti le jour de la journée de la femme. L'idée c'était qu'un maximum de médias en parlent."

L'attaché de presse des Arènes a d'abord contacté France Inter, I-Télé, le Nouvel Obs,… Et le plan com' a marché. Julia Pascual, une des deux auteures, raconte l'avalanche médiatique qui a suivi la sortie du livre.

"Notre meilleur attaché de presse a été le ministère de la Défense. Ils avaient anticipé le livre et ont demandé une enquête interne sur les violences faites aux femmes dans l'armée le jour de la sortie. Toutes les radios, toutes les télés nous sollicitaient ! Pour nous et surtout pour les victimes, c'était génial d'avoir cette reconnaissance."

Ce sont bien les reprises chez les confrères et, plus encore, dans l'agenda public, qui décident du destin d'une enquête.

 

Editeur-écrivain, main dans la main

Des articles aux livres, le passage ne se fait pas toujours avec évidence. Julia Pascual le reconnaît :

"On avait jamais écrit de livre donc on ne savait pas comment traiter la masse d'informations que l'on avait. Au départ, c'était l'angoisse!"

Les deux jeunes auteures ont donc choisi une méthode. Un énorme tableau blanc où elles recensaient toutes les affaires, toutes les thématiques possibles. "Et finalement, tout ça s'est transformé en trois parties divisées, en sous-chapitres", se souvient Julia Pascual. Elle admet volontiers l'aide précieuse que leur a apporté Laurence Lacour, leur éditrice.

"Mon travail est de dire : la phrase est trop longue. Là ce n'est pas le bon verbe. Ici il y a trop d'avoir et d'être", explique Laurence Lacour. "Les journalistes, trentenaires, écrivent beaucoup au présent et un peu comme ils parlent. Moi ça m'agace. J'introduis du passé simple. Ça peut les déstabiliser puis ça leur plait", sourit l'éditrice. "On n'était pas toujours d'accord avec ses remarques, mais, la plupart du temps, ça se passait bien", abonde Julia Pascual. Les jeunes auteures envoyaient les sous-chapitres un à un, à mesure qu'elles les écrivaient. Elles recevaient ensuite les corrections de l'éditrice, dans une navette incessante et "un peu bordélique", se souvient Julia Pascual, amusée.

Julia-Pascual

L'accompagnement de l'éditeur est aussi financier. Laurence Lacour confirme :

"Devant la masse d'information que Leila Minano et Julia Pascual avaient collectés pour leur journal, il était dommage que ça se limite à un article. Elles ont proposé d'en faire une prolongation sous forme de livre. La dernière partie a été prise à notre charge. Elles ont fini les six derniers mois avec nous."

L'à-valoir est la pratique la plus répandue dans le milieu de l'édition. Le journaliste touche quelques milliers d'euros d'avance sur les ventes en librairie, non-remboursables quel que soit le succès du livre. Un avantage précieux qui permet de faire face aux frais d'enquête.

 

Journalistes frustrés

Pour autant, "le livre n'est pas lucratif pour les journalistes", confirme Aurore Gorius, auteure d'une enquête sur Les gourous de la com'. Selon elle, beaucoup de journalistes écrivains jonglent entre un livre-enquête et l'écriture d'articles au sein de leur rédaction. Leurs journaux d'attaches se retrouvent donc avec des journalistes moins disponibles. Faute de place et de moyens, les enquêteurs iront publier ailleurs. Une situation paradoxale.

Denis Robert, lui, a décidé de quitter Libération pour se consacrer à ses propres enquêtes. Il n'y va pas par quatre chemins:

"Toutes les affaires, il fallait du temps pour les expliquer, les mettre en contexte. Il fallait de l'intelligence, et je ne trouvais plus ça dans les journaux."

 

Magali Pretagut et Romain Pouzin-Roux

Crédit : Olivierk3z - CCBY-SA 3.0 - RPR