“Etre journaliste d’investigation, c’est accepter que ta vie soit sur écoute, violée”

Ils ont six cartes SIM, annulent leurs vacances la veille du départ pour obtenir une information, retrouvent leurs poubelles fouillées, leurs pneus crevés. En s’attaquant entre autres aux narcotrafiquants et aux secrets d’Etat, les journalistes d’investigation deviennent des cibles. Leur entourage aussi.

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“C’est une peur qui paralyse. Qui prend au ventre. On pénètre dans cet appartement, dans l’une des villes les plus dangereuses du Mexique où quinze journalistes ont déjà trouvé la mort. On découvre ce cadavre sur le sol, à peine refroidi par la balle du tireur à gage. Le photographe que j’accompagne prend vite une photo, craignant que l’assassin vienne vérifier si la victime est bien morte. C’est une poussée d’adrénaline extrême. A tout moment, il peut revenir. Nous repartons, le soir, en revenant à l'hôtel, on s’observe. Et soudain on déverse tout ce qu’on peut en faisant des blagues macabres, il faut que ça sorte. À mon retour en France, j’en ai fait des cauchemars pendant six mois."

Quand Sophie* raconte le reportage qui l’a le plus marqué en plus de 35 ans de carrière, elle nous transporte tout droit dans une scène de crime digne de séries télévisées. Journaliste d’investigation pour El Proceso, un hebdomadaire mexicain, elle est maintenant correspondante a Paris.

“La passion du métier”. C’est ce qui l’anime encore aujourd’hui, l'amène à prendre de tels risques pour écrire une enquête. Et c’est cette même passion qui lui a coûté son premier mariage.

“Dès que j’ai commencé à faire des reportages dangereux, j’ai pris la décision de ne pas avoir d’enfants. Je ne voulais pas prendre le risque de me faire tuer et de laisser des enfants sans mère. Mon ex mari en désirait, nous avons divorcé.”

Aujourd’hui remariée, 68 ans, elle explique que la seule chose qui pourrait la faire arrêter de travailler serait “l’affaire de trop".

Ils se font cambrioler, suivre dans la rue, retrouvent leurs pneus crevés. Parce qu’ils fouillent ce qui est caché du grand public en traquant la corruption et les abus du pouvoir, les journalistes d’investigation prennent des risques au quotidien et s’exposent à des représailles. Dans certains pays, ils sont menacés, parfois violés ou tués à la suite d’un article. "On est le moustique qui vient les emmerder", explique Sophie.

Ancien journaliste à l’Est Republicain, Marcel Gay en a fait les frais. Après avoir révélé des abus de corruption dans sa région, il est passé de la casquette de journaliste à celle de maquettiste pour son journal.

“Pendant six ans, on m’a enlevé ma plume, parce que des gens influents ont fait pression sur le chef de la rédaction de l'époque."

 

Protéger sa famille, ses sources, soi-même...

“Parfois, votre vie ne vous appartient plus, elle est sous surveillance, comme violée”, confie Sophie. Pour se protéger, chacun y va de ses propres précautions. Certains de ses collègues ne s’assoient jamais en terrasse d’un restaurant et se dirigent toujours vers le fond pour éviter de se faire tirer dessus depuis la rue.

“On développe une forme de paranoïa. On regarde systématiquement dans le rétroviseur lorsque l’on monte dans un taxi. On ôte la batterie lorsque l’on part interviewer une source, pour ne pas être géolocalisé."

“Quand ça devient vraiment dangereux, la rédaction engage un garde du corps. C’est arrivé à un collègue, il ne voyait même plus ses amis", déplore-t-elle, faisant ainsi grandir le sentiment d’isolement. L’impression que l’on ne peut se confier à personne, pour préserver les gens que l’on aime.

Mais ces précautions ne suffisent pas toujours, et certains journalistes sont obligés de prendre des décisions extrêmes, comme Lydia Cacho, journaliste mexicaine, qui a dû quitter temporairement le Mexique. Après avoir dénoncé les violences faites aux femmes et aux enfants, elle avait reçu un message de menace : “Ne nous cherche pas ou on va te renvoyer à la maison en morceaux".

À Paris, la Maison des journalistes fait office de refuge pour les reporters en danger. Majoritairement de Syrie ou d’Afrique, certains ont été torturés, menacés de morts, ou ont perdu des membres de leur famille suite à leurs publications. “La première chose à faire quand ils arrivent, c’est lancer les demandes pour qu’ils obtiennent le statut de réfugié. On leur offre un logement, des tickets restaurants, une sécurité. Ensuite, s’ils en montrent le besoin, on les oriente vers la cellule de soutien psychologique", explique Frederic Roy, travailleur social au centre d’accueil.

“En 10 ans, nous avons accueilli 300 journalistes. Nous n’avons que treize chambres, que les reporters, isolés de leur famille, occupent environ sept mois.”

Victimes de leur succès, ils refusent en moyenne une demande sur deux.

À l’association Primo Levi, à Paris, parmi les réfugiés, des journalistes d’investigation sont accueillis et pris en charge par une équipe pluridisciplinaire (psychologues, médecins, assistants sociaux, juriste). Peurs, hallucinations, agressivité incontrôlable, troubles de la concentration, cauchemars, amnésie, culpabilité… Josephine Vuillard, qui accueille parfois les réfugiés au centre, explique que “la torture psychologique se mêlant dans la plupart des cas aux violences physiques, ils en sont sortis très profondément traumatisés et abîmés dans leur corps comme dans leur esprit".

 

Apprendre à composer

Mais si le tableau n’est pas si noir pour tous, comme confie Karl Laske, journaliste pour Mediapart et également père de cinq enfants qui n’a jamais subi de représailles, la vie de journaliste d’investigation implique des compromis. “On est souvent très pris. Alors pour voir mes proches, j’essaie de passer mes soirées en famille, et à 23h, quand tout le monde se couche, il m’arrive de travailler jusqu’à 4h du matin”. S’il n’a jamais reçu de menaces, l’un de ses collègues a dû interrompre une enquête sur la Corse, après avoir retrouvé sa maison criblée d’impacts de mitraillette.

De son côté, Antonio Rubio, journaliste pour El mundo en Espagne, dit que dans son couple, c’est sa femme le héros. Pilar, son épouse, avoue que ça n’a pas toujours été simple : "Quelques fois, en tant que femme, tu te sens très seule. Nous avons eu des jumeaux. C’est très dur d’avoir deux enfants en même temps et de subir des pressions." Elle raconte ne jamais dire où ils partent en vacances, n’aime pas parler par téléphone et a toujours la sensation d’être sur écoute. Des habitudes qu’elle a prises lorsque les enfants étaient encore petits.

“Après un article d’Antonio sur les groupes antiterroristes de libération en Espagne, nous avons reçu des menaces. Pendant quelque temps, les enfants étaient escortés par la police pour se rendre à l’école."

Aujourd’hui, les enfants ont grandi, sortent seuls, et sont davantage exposés. Mais à la question ; et si vos enfants vous disaient demain qu’ils veulent devenir journaliste d’investigation, que répondriez-vous ? Pilar affirme : “Je leur dirais si c’est une passion et que c’est ce que tu veux faire, alors fonce."

Audrey Parfait

Crédit photo: Éric Constantineau

 

* le prénom a été changé.