Journalisme d'investigation: et après?

Mediator, sang contaminé, écoutes de la NSA : quand ces affaires sont publiées, le scandale éclate... et après? Quelques semaines, quelques mois, quelques années plus tard, que reste-t-il de ces enquêtes?

Pilules Mediator
Le Mediator : un exemple de l'effet de la pression journalistique

Dans l'idéal, on aimerait à penser que des garde-fous ont été mis en place, que les coupables ont été traduits en justice, que des lois empêchent désormais ces sombres histoires de se reproduire. Mais dans les faits, ce n'est pas toujours le cas.
À travers trois exemples, trois affaires qui ont bouleversé notre société, la Fabrique de l'info vérifie le service après-vente des grandes enquêtes du journalisme d'investigation à la française.

 

Mediator

Le scandale du Mediator éclate a posteriori, c'est à dire près d'un an après le retrait du médicament du marché français en 2009. Selon Paul Benkimoun du journal le Monde, toute l'affaire éclate quand les laboratoires Servier attaquent le livre d'Irène Frachon, Mediator 150 mg, combien de morts. L'oeil des médias et des politiques est attiré, il faut réformer.

Chronologie de l'affaire
1976 : commercialisation du benfluorex par les laboratoires Servier sous le nom de Mediator. La molécule est à l'origine prescrite pour traiter le diabete de type 2, mais va très vite être utilisée comme coupe-faim.
1997 : La revue spécialisée Prescrire critique l'efficacité du médicament, et parle d'éventuels risques cardiovasculaires. 300 000 patiens ont déjà pris du Mediator.
1998 : La Suisse retire le médicament de son marché.
2003 : L'Espagne retire le médicament de son marché.
2004 : L'Italie retire le médicament de son marché.
2006 : La Haute Autorité de Santé pointe du doigt les risques liés au benfluorex, mais ne demande pas son retrait.
2007 : Irène Frachon constate des cas d'atteinte cardiaques chez des patiens traités au benfluorex.
Juin 2009 : Irène Frachon publie "Mediator 150 mg, combien de morts ?". Servier attaque l'auteure à cause du sous-titre et gagne en première instance. Le titre devient "Mediator 150 mg, sous-titre censuré", mais le jugement sera annulé en appel en 2011.
Novembre 2009 : L'Agence du médicament (Afssaps à l'époque) retire le Mediator du marché français.
Novembre 2010 : Articles du Figaro sur deux études qui évaluent entre 500 et 2000 le nombre de morts causées par le Mediator.
Septembre 2011 : Mise en examen de Jacques Servier, 89 ans, à Nanterre.
2012 : L'Agence du médicament se réforme et change de nom, d'Afssaps à ANSM.
Mars 2013 : Mise en examen de l'Agence du médicament
(Avril 2014 : Mort de Jacques Servier)

Le procès de Jacques Servier, conséquence directe et évidente du scandale du Mediator laissera probablement peu de traces durables dans notre société. Sa condamnation – et celle de plusieurs autres personnes de son laboratoire – n'empêcherait pas aujourd'hui un autre industriel avide de profits de lancer un Mediator bis. Certes, l'action en justice a fait passer le message que l'impunité n'est pas totale, mais celle-ci n'intervient qu'une fois que le mal est fait.

La réforme de l'Agence du médicament est plus intéressante, car elle dote la nouvelle entité de plusieurs pouvoirs, et impose certains garde-fous.

Du côté de ses nouveaux pouvoirs, l'Agence du médicament (désormais ANSM) peut demander aux laboratoires de mener des tests comparatifs lors de la sortie d'un nouveau médicament. Ces tests ne seront cependant obligatoires que lorsque le laboratoire souhaitera voir son nouveau produit remboursé par la sécurité sociale.

Côté garde-fous, les responsables et experts des autorités sanitaires devront faire part de leurs liens avec l'industrie pharmaceutique dans les cinq dernières années. Cela facilitera les futurs travaux d'enquête, mais n'empêchera pas nécessairement un homme de paille de faire des dégâts.

"La plus lucrative, la plus cynique, la moins éthique de toutes les industries"

La phrase vient d'un rapport de Bernard Debré (député UMP et urologue) et Philippe Even (président de l'Institut Necker) sorti en 2011. Voilà peut-être l'impact le plus durable de ce scandale sanitaire : la perte de confiance dans l'industrie du médicament. Une critique qui fait écho à l'affaire du sang contaminé. Plus ancienne, plus meutrière, et plus infamante pour le journalisme.

Verdict: une affaire similaire pourrait se reproduire, mais les risques encourus par d'éventuels coupables ont grandement augmenté.

Sang contamine

Quand une journaliste santé tombe sur un scandale medico-industriel

Le scandale du sang contaminé

"Avant tout, ne pas nuire"

Retour en 1985: le virus du sida a été identifié, et la France commence à chauffer les poches de sang pour les décontaminer. Mais que faire des poches qui ne peuvent être assainies, faute de temps ? Jeter ce qui représente 4 millions de francs à l'époque? Le Centre national de la transfusion sanguine a une meilleure idée: les écouler auprès des hémophiles déjà contaminés par la maladie, sans même leur signaler le danger.

Chronologie de l'affaire
1981 : Description des premiers cas de sida.
1983 : Identification du virus responsable de la maladie. L'OMS recommande d'écarter les sujets "à risque sexuel"(comprendre : les homosexuels) des collecte de sang.
1984 : Découverte d'une technique permettant d'éliminer le VIH des poches de sang par chauffe.
Août1985 : Dépistage systématique des donneurs de sang, mais le dépistage ne concerne pas les stocks de poches. 95% des hémophiles sont déjà contaminés par le sida.
Octobre 1985 : Les poches de sang non chauffées, et donc potentiellement infectées, cessent d'être remboursées, mais continuent de circuler auprès des hémophiles identifiés comme séropositifs.
1986 : Rapport du Centre national de transfusion sanguine (CNTS), qui mentionne 2000 personnes contaminées par transfusion.
1991 : Anne-Marie Casteret, journaliste santé, publie un article prouvant que le CNTS a sciemment distribué des poches contaminées aux hémophiles.
1992 : Quatre médecins, dont Michel Garretta, ancien directeur du CNTS, se retrouvent devant la justice pour des faits de tromperie et non-assistance à personne en danger.

La première conséquence pour Anne-Marie Casteret, qui révèle l'affaire, c'est l'ostracisation dont elle a été victime de la part du milieu médical, des politiques, mais aussi celle supposée de certains confrères.

Voici ce qu'elle écrit dans un article paru dans Libération le 18 Février 1999:

"Je me souviens de la nuit que j'ai passée. Je me souviens de la sonnerie du téléphone dès les premières heures du matin. Je me souviens des appels angoissés des malades, des engueulades du milieu médical, du chantage au séropositif qu'on suicide, au transfusé qu'on affole. Je me souviens de mon papier du lendemain, dans lequel j'écrivais: 'Pas de panique, entre le danger du sida et celui de refuser une transfusion vitale, il ne faut pas hésiter.' Nous soufflions le chaud et le froid. Nous avancions d'un pas pour reculer de deux."

Selon Guillaume Malaurie de l'Express, proche d'Anne-Marie Casteret - aujourd'hui décédée - deux journalistes du Monde auraient été peu objectifs dans leur traitement de l'affaire. Notamment en cause, leurs liens avec le corps médical et l'industrie des tests de dépistage, pour lesquels ils auraient effectué des prestations de communication. Seule trace d'un soutien quelconque du Monde à l'industrie médicale de l'époque, cet article attaquant l'impartialité des juges du procès.

Casteret écrira sur les suites de la publication de l'affaire:

"Les journalistes spécialisés se divisent. D'un côté, les partisans de la version officielle: méconnaissances de l'époque et erreur collective, comme Le Monde, TF 1, Antenne 2. Dans l'autre camp, ceux qui refusent cette trop commode lecture de l'Histoire et insistent sur la responsabilité individuelle de certains décideurs - c'est le choix de L'Evénement, de L'Express, de France-Inter, de RTL, du Canard, de Libération, etc [...] Se lèvent alors des sociologues, des juristes, des psychanalystes, qui s'improvisent biologistes, statisticiens, historiens. Ils ont tous quelque chose à dire, mais rien à apprendre. Ils débitent un chapelet d'erreurs avec une manifeste absence de rigueur qui nous laisse pantois".

Autre élément d'isolement, l'ouvrage de Casteret, L'Affaire du sang, est très difficile à trouver en librairie. Même sur le site de la plus grande chaîne française de librairies, le livre n'est disponible qu'en occasion. Toujours selon Guillaume Malaurie, il faudrait y voir là aussi la main du Monde, en effet influent dans les librairies de l'hexagone. L'auteure, elle, dédicacera le livre à son ami de ces mots: "Ce livre qui n'existe pas".

"Le 19 juin [1985], cinq jours après le forcing des quotidiens, Laurent Fabius annonce solennellement à l'Assemblée nationale le dépistage systématique des dons du sang"

Quant aux conséquences législatives, les réformes engagées ont permis de revoir l'ensemble de la chaîne du sang, de la collecte à la transfusion. Le dépistage est désormais obligatoire et systématique, et il n'y a plus de collecte auprès des populations à risque.

On peut aussi compter le procès des médecins (et celui, infructueux, des politiques) parmi les conséquences de l'affaire du sang contaminé, mais cela reste encore du domaine du curatif, non du préventif.

Verdict: une affaire similaire pourrait difficiliement se reproduire, si ce n'est par une grave négligence impliquant simultanément plusieurs personnes dans plusieurs organismes à la fois.

Cahuzac bis

L'affaire Cahuzac

Chronologie de l'affaire
2008 : Rémy Garnier, agent du fisc adresse à sa hiérarchie un rapport dans lequel il parle d'un "compte bancaire à numéro en Suisse" ouvert par Jérôme Cahuzac.
4 décembre 2012 : Mediapart publie un article affirmant que Cahuzac, alors ministre du Budget, a eu un compte bancaire secret en Suisse jusqu'en 2010. L'interéssé dément immédiatement l'accusation.
5 décembre 2012 : Mediapart met en ligne un enregistrement entre Jérôme Cahuzac et Hervé Dreyfus, son gestionnaire de fortune en 2000.
7 décembre 2012 : Ouverture d'une enquête préliminaire par le parquet de Paris pour diffamation contre Mediapart.
8 janvier 2013 : Ouverture d'une enquête préliminaire pour blanchiment de fraude fiscale contre Jérôme Cahuzac.
24 janvier 2013 : Les experts de la police scientifique authentifient l'enregistrement diffusé par Mediapart.
16 avril 2013 : Jérôme Cahuzac s'excuse en direct et reconnait tous les faits déjà découverts par l'enquête des juges.
Il renonce à son poste de ministre et à son mandat de député.
24 avril 2013 : création d'une commission d'enquête sur l'action du gouvernement entre le 4 décembre 2012 et le 2 avril 2013.

Selon Fabrice Arfi, de Mediapart :

"Le problème dans cette histoire, ce n'est pas que Jérôme Cahuzac ait menti, c'est que son mensonge ait été accompagné. Accompagné par une partie importante du système médiatique, accompagné par une partie du gouvernement"

Effectivement, il a fallu attendre les aveux du ministre pour qu'une commission d'enquête parlementaire soit créée pour passer au peigne fin le rôle du gouvernement.

Mais l'impact le plus fort de l'affaire Cahuzac se fait sentir dans le domaine législatif. Il aura fallu cette explosion pour déclencher une rafale de lois et de décrets favorisant la transparence chez les élus.

À retenir, la publication désormais obligatoire du patrimoine des élus, saluée par toutes les associations qui militent pour la transparence. Même si dans les faits, ces déclarations s'avèrent souvent cocasses, manuscrites et farfelues.

Plus sérieux, la création d'une Haute autorité sur la transparence de la vie publique, le renforcement des moyens humains et financiers de la police, de la justice et de l'administration fiscale et l'interdiction de mandat pour les élus condamnés pour fraude fiscale ou corruption.

Verdict : Comme pour le Mediator, une affaire similaire pourrait se reproduire, mais plus difficilement. Il suffit de voir le cas encore récent de Thomas Thévenoud: si celui-ci a bien rempli sa déclaration de patrimoine, personne dans les services fiscaux ne l'a vérifiée avant qu'il n'entre au gouvernement. Par la suite, ces mêmes services n'ont pas tardé à tirer la sonnette d'alarme, ce qui n'avait pas été le cas pour Cahuzac. Les enquêtes ont donc été facilitées, mais il reste beaucoup à faire pour que la France devienne exemplaire en matière de transparence en politique.

Robin Lambert