L'enquête, un défi pour la presse locale

Quels sont les moyens alloués aux journalistes de la presse locale pour enquêter ? La Fabrique de l'info est partie à la rencontre des rédacteurs qui tentent d'apporter une plus-value à leur Quotidien.

presse locale

"L’investigation est très rare dans la Presse Quotidienne Régionale (PQR)" avoue Hervé Chambonnière, journaliste au Télégramme. Il occupe le poste de reporter d’enquête au sein du journal breton depuis 2005. Une place privilégiée qui lui offre le luxe de mettre de côté les considérations de temps.

 

une-letelegrammeLes postes dédiés à l’investigation restent rares dans la PQR. Ce qui ne dispense pas les journalistes d’enquêter presque malgré eux. "Par essence, le journalisme est un travail d’enquête" explique Marie-Christine Lipani, enseignante-chercheuse à l’université Bordeaux Montaigne. "Dans l’imaginaire collectif, cela renvoie certes aux grandes affaires politico-financières comme l’affaire Bettencourt, mais il y a pourtant plusieurs niveaux de lecture. L’investigation, ce n’est pas que Mediapart", poursuit la chercheuse convaincue de la qualité de la presse locale.

"La PQR n’est pas un sous-produit de la presse, c’est la même chose d’être journaliste pour Libération que pour La Montagne."

Loin des rédactions nationales parisiennes, la PQR dispose en plus d’un atout non négligeable : les correspondants locaux et les agences d’un journal implantées dans un territoire facilitent la remontée d’informations. "C’est souvent comme ça que démarre une enquête. On entend parler de quelque chose via un contact", précise Sylvain Petitjean, journaliste à l’agence Sud Ouest de Libourne. Au journaliste ensuite de tirer les fils qui le meneront à un vrai sujet.

Hervé Chambonnière a enquêté l’année dernière sur la base sous-marine de l’île Longue en Bretagne. Alerté par une source locale, il a dévoilé une série de défaillances au coeur de ce site qui accueille les sous-marins nucléaires français. Le journaliste se rappelle :

"À la suite de ça, mes collègues de la PQN m’ont sollicité non-stop pendant plusieurs heures."

L’affaire s’affichera partout et obligera même le Ministre de la Défense à dilligenter à son tour une enquête.

 

S’affranchir du rythme quotidien

D'autres ne disposent pas des mêmes moyens. Sylvain Petitjean, 33 ans, est journaliste depuis quatre ans à l’agence Sud Ouest de Libourne, en Gironde. Il a accepté de revenir sur une enquête qu’il a menée en février 2014 (publiée le 8 mars 2014), et de nous livrer sa vision de l’investigation en PQR.

Pendant près de trois semaines, il a pris sur son temps pour développer une information remontée jusqu’à lui par le réseau des correspondants locaux. "J’ai creusé, entre deux reportages", précise-t-il.

Un promoteur, se présentant comme originaire de la région, avait pour projet d’édifier un parc d’attraction monumental, "Les arènes de César". Un complexe annoncé comme l’un des plus grands d’Europe, bientôt construit dans le nord du Libournais, à Saint-Seurin sur l’Isle.

Une recherche internet, via Google, a permis à Sylvain Petitjean d’obtenir facilement le nom des promoteurs, et de dérouler le fil de l’enquête. Il contacte les deux personnes à l’origine du projet, Christian Mazzer et son associé.

"L’entretien était assez particulier. Je suis tombé face à deux personnes à l’air assez patibulaire. Ils ne me donnaient aucun détail concret, leurs réponses étaient floues."

S’ensuivent des recherches qui vont déborder du simple arrondissement de Libourne, pour s’étaler sur plusieurs départements. Avec l’aide du réseau des agences Sud Ouest, il entre en relation avec les journalistes et les élus approchés par le promoteur. “En 2012, Christian Mazzer avait des projets avec sa société en Charente-Maritime, en Dordogne, et en Lot-et-Garonne. Aucun n’a vu le jour.”

 

 

 

L’investigation en PQR, “une planche de salut”

Yann Saint-Sernin a la chance de disposer de temps pour travailler sur le long cours. Il est officiellement affecté, au sein du journal Sud Ouest, aux affaires judiciaires et aux enquêtes sur la vie publique. Il nuance :

"Ce n’est pas un poste d’enquête pur, je ne peux pas aller sans arrêt sur le terrain, sans savoir ce qu’il y aura au bout. On n’a pas les moyens de faire ça."

Crise de la presse oblige, le rédacteur doit jongler avec des moyens réduits. Difficile dans ces conditions de se jeter à corps perdu sur le terrain de l’investigation. "Il y a un risque de se noyer dans les informations, sans parvenir à finir. Ou de partir sur un sujet qui n’existe pas."

Il ajuste ainsi son emploi du temps. D’un côté, les sujets moins gourmands en temps, avec moins d’aléas. De l’autre, ceux qui demandent de baliser plus précisemment le terrain. Il insiste sur la normalité de son poste, et de ses missions.

"Ce n’est pas plus difficile que d’écrire un papier. C’est juste une temporalité un peu différente. Ce n’est pas un domaine réservé à l’élite du journalisme. Au contraire, je pense que c’est une planche de salut pour la presse quotidienne régionale. On devrait se rendre compte que l’enquête, c’est rentable."

Le journalisme local doit s’adapter à la libre circulation de l’information. "Internet a changé la donne. L’information, qui jusqu’à présent était monnayée, est devenue gratuite et disponible le jour même, constate Yann Saint-Sernin. On est obligé de proposer des contenus différents, plus approfondis, et avec une vraie plus-value.”

 

Making-of d’une enquête en PQR

Stephan Ferry, 44 ans, est journaliste indépendant. Un statut intermédiaire qui lui permet d’aménager son temps, et d’aller plus loin dans l’investigation.

Il a publié le 20 mai 2012 une enquête dans Sud Ouest, 1941-1943 : Les aliénés de Cadillac affamés à mort. Difficile pour lui de remonter aux tous premiers éléments qui l’ont amené jusqu’à la publication de l’article. "Ce sujet me trottait dans la tête depuis longtemps. J’habite à 8 kilomètres de Cadillac. En 2004, j’ai appris l’existence du cimetiere des fous (les morts de l’asile d’aliénés de Cadillac y étaient enterrés, ndlr), et j’ai commencé un travail photographique du site pour une journaliste du Monde magazine."

Il est alors contacté par un ancien psychiatre, Michel Bénézech, auteur d’une étude sur la période 1923-1952 portant sur les malades de l’hopital psychiatrique de Cadillac. Plusieurs rencontres entre les deux hommes incitent Stephan Ferry à creuser le sujet. "Michel Bénézech a dénombré 700 morts de faim sur un an et demi à Cadillac, entre 1941 et 1942", détaille-t-il. Une mortalité très importante, expliquée par des détournements de vêtements et de denrées par une partie du personnel médical.

"C’était déjà un faisceau d’éléments conséquents pour peut-être partir sur une enquête solide. Mais je n’avais pas d’angle."

Au cours de ses recherches, il met la main sur un ouvrage écrit par Pascal Corraza en 2007. L’auteur italien avait retracé le parcours de son grand-père en France durant la Seconde Guerre mondiale. Ne croyant pas à la thèse officielle d’une mort par un coup de charrette, il découvre que son aïeul est en réalité mort de faim dans l’asile de Cadillac en 1942.

"Un passage de son livre m’a fait réagir, raconte le journaliste. Il dit textuellement que l’asile de Cadillac est un camp de concentration mis en place par Vichy. Cela m’a incité à retourner aux archives pour reprendre son travail". Stephan Ferry prend connaissance d’un document de la préfecture de la Gironde. Le gouvernement de Vichy avait nommé en 1943 un nouveau préfet à la tête de l’établissement et sauver les malades. "Cela a fonctionné. En six mois, le taux de mortalité est revenu à son niveau normal."

Tout au long de sa démarche, Stephan Ferry s’est appuyé sur une solide documentation, glanée notamment sur internet via les plateformes Gallica et Sudoc.

"Quand on fait des recherches sur internet, il ne faut pas s’arrêter aux premières pages de résultats, préconise-t-il. Il faut toujours vérifier plus loin pour relier les informations entre elles."

 

David Gauthier et Kévin Estrade

Crédits: IJBA