L'investigation à la marseillaise

A Marseille, les journalistes qui souhaitent faire de l'investigation rencontrent de nombreux obstacles. Qu’ils soient indépendants ou qu’ils rédigent pour un quotidien régional, ils font face aux mêmes difficultés et tentent de franchir les barrières dressées sur leur route dans un même but : dévoiler le côté obscur de la ville.

 

Ces nombreuses affaires politico-financières viennent faire de l’ombre à la bonne mère et font les gros titres de la presse locale et nationale.

La dernière en date ? Au tribunal correctionnel de Marseille s’ouvrait, lundi 13 octobre 2014, le premier procès impliquant Jean-Noel Guérini. Le président du Conseil général des Bouches-du-Rhône est mis en examen pour trafic d’influence et association de malfaiteurs en plus d’être soupçonné d’avoir détourné des fonds publics et d'avoir accordé des marchés publics à des entreprises en lien avec le banditisme.

L’affaire fait grand bruit "même s’il ne risque pas grand chose dans ce premier procès", explique Denis Trossero, chef de la rubrique Justice et Police à La Provence, l’un des deux journaux locaux qui avait repris le scandale dès 2009, après les révélations publiées sur le site Bakchich.

Le journaliste fait-diversier travaille depuis plus de 25 ans dans ce service, et ne compte plus les affaires comme celle-ci. Tout comme José D’arrigo, journaliste indépendant, ancien du Méridional et auteur du livre Marseille Mafias paru en 2012. Ce dernier dresse un état des lieux assez fataliste de la vie politique marseillaise :

"Je constate une grande porosité entre le grand banditisme et la politique. C'est peut-être vrai dans d'autres grandes villes françaises, mais à Marseille c'est caricatural. Quand on parle de Marseille, on pense souvent au film Borsalino, mais en fait, Marseille c'est toujours un peu ça, même si c'est moins voyant, et c'est ça qui m'exaspère, parce qu'il y a des qualités dans cette ville, un potentiel fabuleux. À Marseille, il y a une tentation à l'enlisement."

Xavier Monnier, journaliste pour Bakchich se veut plus modéré. Ce Marseillais d’origine enquête au quotidien pour réussir à sortir des clichés qui pèsent sur la cité :

"Pour faire de l’investigation à Marseille,je pense qu’il faut avoir vraiment envie de comprendre comment la ville fonctionne et cela prend du temps. C’est vrai que c’est une ville compliquée, complexe, où il y a beaucoup de réseaux différents. Vous avez cette sorte de bouillabaisse politique permanente où vous ne savez pas qui est à droite et qui est à gauche, et ce qui différencie les programmes politiques de Jean-Claude Gaudin et de Jean-Noël Guérini (...)"

 

2 millions d’euros, le prix à payer pour avoir publié la vérité

Dans ce climat où les journalistes en quête de vérité ont du grain à moudre, le regard se porte en premier lieu vers la presse quotidienne régionale. Deux grands titres de presse s’y partagent les lecteurs : La Provence et La Marseillaise. José d'Arrigo déplore :

"À Marseille, il y a ce journal qui s'appelle La Provence. A l'époque il y avait le Provençal à gauche et le Méridional à droite, et donc une presse assez libre, une sorte d'altérité. Le problème aujourd'hui c'est que La Provence est un journal dit d'information insipide qui ménage la chèvre et le chou."

Dans son livre Marseille Mafias, l’homme au franc-parler se souvient de cette époque où l’équilibre politique existait davantage. Il se rappelle notamment des articles qu’il écrivait et qu’il devait modifier suite à des appels sur sa ligne directe de l’ancien maire de Marseille, Gaston Defferre. On lui demandait de supprimer une personne de la photo ou d’en mettre une autre en évidence pour lui faire bonne publicité… À son goût, la presse locale travaillait et travaille toujours trop étroitement avec les hommes politiques de la ville :

"Ce n’est pas uniquement à Marseille, je doute que Sud Ouest à Bordeaux, puisse dire du mal d’Alain Juppé."

Selon lui, la faute serait à jeter sur les subventions qui viennent de toutes parts et qui seraient indispensables. Un titre de presse peut difficilement mordre la main de celui qui le nourrit.

"Si je veux m'en prendre à Guérini, le patron du Conseil Général, je ne peux pas parce qu'il arrose le journal de subventions et c’est pareil pour Jean-Claude Gaudin. Ils arrosent tous le journal."

Marc Bassoni, professeur d’économie des médias à l’école de journalisme et de communication d’Aix-Marseille relativise cette vision des choses :

"Sans pouvoir vous donner de chiffres précis, je peux simplement dire que les recettes issues de la communication institutionnelle des collectivités territoriales sont importantes pour ces titres de presse quotidienne régionale. Ce fait alimente alors tous les fantasmes autour des pressions qu'exerceraient lesdites collectivités sur les rédactions concernées. À dire vrai, il faut mettre les choses en perspective : la survie et le développement de La Provence passent par une diversification de ses sources de revenus ; subséquemment, l'emprise relative de cette manne d'argent public va donc baisser. Dès lors, faire ou ne pas faire de l'investigation locale relèvera plus d'un choix éditorial pur que de la soumission à une seule contrainte financière."

Un constat que tempère aussi Xavier Monnier :

"Ces journaux osent aborder les sujets sensibles tout de même, je ne vais pas leur jeter la pierre, mais ils sont dans une économie différente. Leurs publicités abondent et viennent très souvent d’institutions régionales. Après ca ne veut pas dire que les journalistes ne bossent pas ou qu’ils n’ont pas d’infos. Parfois, ils ne peuvent pas les écrire en premier et ont besoin que quelqu’un les sortent avant eux pour qu’ils puissent s’engouffrer dans la brèche. C’est le rôle qu’on a tenu avec Bakchich et qu’on est très content de tenir."

Des problèmes économiques ? Peut-être. Lorsque ceux qui apportent les finances sont menacés par des affaires judiciaires, la rédaction doit agir prudemment. "C’est vrai que parfois, on me demande de repousser de quelques jours la publication d’informations que j’ai en ma possession". Des informations sur Guérini par exemple. Reporter de quelques jours des informations sensibles est une sorte de diplomatie douce. Mais de là à se retenir de dire la vérité aux lecteurs, Denis Trossero s’en défend. Lui et son service ont fait le choix de publier des articles qui ne ménagent pas le Conseil général et les conséquences sont lourdes.

"On a quand même perdu 2 000 000 euros de budget publicitaire à cause de mes articles à titre de représailles. Ma rédaction me dit souvent de continuer à faire mon boulot et que même si ça coûte de l’argent au journal, ils continueront d’être publiés et valorisés, car ça les intéresse et ça intéresse les lecteurs."

Marc Bassoni n’est pas surpris de ce choix rédactionnel. Les rédactions n’ont pas à se priver d’écrire pour sauver leurs subventions. Il concède que les journaux locaux marseillais et la PQR en général sont en mutation. Selon lui les journaux doivent rationaliser leur gestion et alléger leurs frais généraux, "pour autant, ils doivent préserver leur coeur de métier, la rédaction. Sans quoi, ils seront laminés par les nouveaux acteurs du numérique, désireux de prendre position sur le marché de l'information locale."

"Etre fait-diversier, c'est faire la pute"

Tous les journalistes interrogés sont unanimes, pour enquêter à Marseille, il faut choyer son réseau (juges, procureurs, polices, gendarmes, avocats…) et surtout savoir se faire discret. José d’Arrigo donne ici quelques conseils :

"L'investigation, c'est l'art de ne pas poser les questions à ceux qui ne veulent pas y répondre. Il faut être maladivement curieux, mais ne jamais le montrer. Il ne faut pas sortir d’emblée le calepin et le stylo. Récupérer des témoignages, c'est comme toucher un escargot dont il faut fendre les carapaces petit à petit. Être investigateur à Marseille, c'est arriver à niquer la terre entière."

Le journaliste n’est pas du genre à mâcher ses mots quand il décrit ses méthodes :

 

Les Marseillais ont l’art de l’exagération mais c’est parfois pour eux une manière de dissimuler ce que tout le monde sait, comme l’explique Xavier Monnier :

"il y a toujours une méfiance et même si les gens parlent très forts, c’est lorsqu’ils parlent plus doucement que là, il faut écouter et qu’ils disent des choses bien plus intéressantes."

À Marseille, avec les réseaux omnipotents, les journalistes s’exposent à des représailles ou du moins à des menaces quand ils mettent le nez là où ils "ne devraient pas" mais les "vrais enquêteurs" ne se laissent pas impressionner, d’autant que pour le journaliste de Bakchich, ces représailles relèvent plutôt de la mythologie. Il confie n’avoir eu ni ennuis, ni menaces. Ce qu’il justifie par une honnêteté pleine et entière.
"Les Guérini, je les ai rencontrés, j’ai écouté leur version, je ne les ai pas frappés dans le dos. Ce que j’ai écrit, c’est vrai."

 

 

Anthony Michel et Elise Henry